3. L’approche gouvernementale intégrée pour soutenir la transition des jeunes vers une vie autonome en Tunisie

Les défis auxquels les jeunes de la région MENA font face sont complexes et interconnectés. Pour y répondre, les États doivent mettre en place des stratégies nationales intégrées offrant aux jeunes les chances et les ressources nécessaires pour participer activement à la vie politique, sociale et économique de leur pays. La jeunesse est une thématique transversale par nature et couvre plusieurs champs de politiques publiques tels que l’emploi, l’éducation, la santé, la justice ou les sports. Or, les politiques sectorielles ne garantissent pas une action publique coordonnée et bien planifiée. Pour être réellement efficaces, elles doivent être insérées dans une stratégie nationale intégrée de la jeunesse faisant intervenir l’ensemble des acteurs concernés. Celle-ci place les jeunes au cœur des politiques publiques et constitue un document de référence, permettant d’orienter l’intervention et les efforts de l’ensemble des acteurs pendant une période donnée. Dans une approche pluridisciplinaire et systématique, elle détermine, de manière pluriannuelle, des domaines d’action prioritaires et des objectifs d’amélioration.

L’approche gouvernementale intégrée renvoie au processus par lequel la coordination horizontale et la coordination verticale contribuent à l’élaboration et l’application des politiques publiques (OECD, 2011[1]). La coordination horizontale est celle entre des institutions de même niveau hiérarchique (les ministères, par exemple). La coordination verticale est celle entre les institutions tenues par un lien hiérarchique. Elle se caractérise souvent par l’émission d’instructions depuis les niveaux supérieurs, mises en œuvre par les niveaux inférieurs. L’approche gouvernementale intégrée doit permettre le réajustement des systèmes au sein desquels les différents secteurs ministériels sont souvent fragmentés et isolés, entraînant une faible coordination et coopération. La mise en place d’une telle approche requiert un pilotage de haut niveau afin de préciser les objectifs stratégiques, garantir la redevabilité globale, la véritable gestion intersectorielle et le changement culturel.

L’élaboration et l’instauration d’un tel cadre stratégique en Tunisie garantiraient une plus grande intégration de la jeunesse et contribueraient à son autonomie. Ce cadre pourra s’appuyer sur des efforts antérieurs en ce sens et devra mettre en place les mécanismes nécessaires à une évaluation efficace de ses résultats.

La planification stratégique est un outil de gestion essentiel pour garantir que les engagements politiques se traduisent en plans et stratégies réalisables et orientent le travail du gouvernement dans le temps (OCDE, 2018[2]). Les stratégies nationales intégrées de la jeunesse (SNIJ) sont des cadres d’orientation qui permettent de façonner une vision plus globale et stratégique de la jeunesse dans la mise en œuvre des politiques nationales de la jeunesse. Elles orientent et rassemblent les acteurs concernés des secteurs public, privé et de la société civile autour des priorités stratégiques pour les jeunes et de la mise en cohérence des services publics. Une SNIJ permet de prendre en compte les enjeux transversaux de la jeunesse tels que l’emploi, l’éducation, la santé, le logement, la mobilité et les sports.

Une SNIJ définit également les méthodes et moyens d’intervention. Elle comporte un état des lieux, des orientations stratégiques, un plan d’actions et vise notamment à définir le périmètre ciblé de la politique nationale de la jeunesse, décider des rôles et responsabilités des différents acteurs, préciser les approches sociologiques, juridiques, administratives, économiques et technologiques pertinentes et énoncer les approches en matière d’intermédiation sociale.

La préparation d’une stratégie nationale de la jeunesse est une pratique répandue au sein des pays de l’OCDE. En 2020, 25 des 33 pays membres ayant participé à l’enquête OCDE sur la gouvernance des affaires de la jeunesse avaient une stratégie nationale de la jeunesse opérationnelle (OECD, 2020[3]). De manière générale, l’instauration de telles stratégies a favorisé une approche nationale et locale coordonnée et efficiente, et ainsi contribué à l’intégration et à l’autonomie des jeunes. Toutefois, parmi les 25 pays de l’OCDE qui ont adopté une stratégie nationale de la jeunesse, 20 ne l’ont pas rendu entièrement participative et budgétisée, ou n’ont pas intégré de procédures de suivi et évaluation, faisant planer le risque de ne pas atteindre les objectifs souhaités (OECD, 2020[3]). En comparaison, des pays comme l’Estonie ont développé une stratégie intégrée et globale de la jeunesse, présentée dans l’encadré 3.1, qui inclut la mise en place de structures qui répondent au mieux aux besoins de la jeunesse.

Si les stratégies nationales de la jeunesse sont parmi les outils les plus utilisés pour définir et coordonner les politiques en faveur des jeunes, certains pays adoptent une approche différente. Le Danemark a, par exemple, décidé que les affaires de la jeunesse sont couvertes par différentes politiques publiques sectorielles sans une stratégie unique qui encadre ces différents aspects (Commission Européenne, 2019[4]).

Dans la région MENA, plusieurs pays comme la Jordanie, le Liban ou la Mauritanie disposent déjà d’une SNIJ, tandis que d’autres, dont la Tunisie, élaborent actuellement un tel document (Graphique 3.1).

Il existe un certain nombre de cadres internationaux pour guider les décideurs politiques dans la rédaction d’une SNIJ et assurer la meilleure appropriation par la jeunesse de ces stratégies. Il s'agit notamment de la Déclaration de Lisbonne de 1998 (ONU, 1998[5]), de l'Engagement de Bakou pour les politiques de jeunesse de 2014 (First Global Forum on Youth Policies, 2014[6]), de la Déclaration de Lisboa+ 21 sur les politiques et programmes de jeunesse (World Conference of Ministers Responsible for Youth 2019 and Youth Forum, 2019[7]) présentés précédemment dans le chapitre 2, ainsi que de lignes directrices et outils pratiques développés par le Conseil de l'Europe (Conseil de l’Europe, 2018[8]), le Forum européen de la Jeunesse (Burrowes et al., 2016[9]) et autres organisations de jeunes. Au niveau régional, la Tunisie peut s’appuyer sur la Charte africaine de la jeunesse élaborée par la Commission de l'Union Africaine, qui offre une perspective régionale et des orientations utiles pour l'élaboration de telles stratégies (Union Africaine, 2006[10]). Bien qu'il n'existe pour le moment aucun cadre unifié unique, qui fixe des normes mesurables, des indicateurs et des critères internationaux, les cadres internationaux mentionnés, ci-dessous, partagent de nombreux éléments communs (Tableau 3.1).

Sur la base de ces standards communs, l’OCDE a développé un cadre pour les stratégies nationales de la jeunesse comprenant huit principes pouvant guider les responsables publics chargés d’élaborer, mettre en place, suivre et évaluer ces politiques publiques. Ces principes reflètent et font la synthèse de divers instruments de l'OCDE qui codifient les bonnes pratiques et les normes en matière de gouvernance publique, et plus particulièrement les recommandations du conseil de l'OCDE sur la transparence de l'administration, l'égalité des sexes dans la vie publique, la gouvernance budgétaire, la cohérence des politiques pour le développement durable, ainsi que les principes de l'OCDE pour une bonne gouvernance publique.

De cette manière, le cadre de l’OCDE sur les critères de qualité pour les stratégies nationales de la jeunesse permet de mieux définir les paramètres et principes à prendre en compte au cours du développement de la SNIJ.

Un soutien politique de haut niveau pour la conception et l'adoption d'une stratégie nationale de la jeunesse est essentiel pour assurer l'adhésion nécessaire du gouvernement et du public et pour mobiliser les ressources adéquates (OCDE, 2019[11]). Les expériences précédentes de mise en place de stratégies nationales de la jeunesse dans les pays de la région MENA ont prouvé que sans une volonté politique forte permettant de créer des conditions propices, la promulgation d’une SNIJ pouvait être retardée pendant de longues années (OCDE, 2021[12]). Une volonté politique ferme est donc nécessaire pour initier le processus d’élaboration et reste un élément essentiel tout au long de la mise en œuvre d’une SNIJ pour garantir des résultats tangibles sur la situation des jeunes (OCDE, 2021[12]).

Une approche intégrée des politiques de jeunesse requiert l’intervention d’un nombre significatif d’acteurs d’origines et de statuts divers, il est donc essentiel d’identifier une structure dont la mission est le pilotage de la SNIJ et la coordination des politiques de jeunesse qui en découlent aux niveaux national et local, de prioriser les objectifs et de répartir les mandats et les responsabilités entre les portefeuilles ministériels et les différents niveaux de gouvernement d’une façon claire.

Les études de l’OCDE sur la gouvernance des affaires de la jeunesse identifient plusieurs mécanismes de répartition des responsabilités et différents modes d’organisation des affaires de la jeunesse, qui facilitent une approche intersectorielle, tant horizontalement, dans les différents ministères, que verticalement, à travers les différents niveaux de gouvernement (OCDE, 2019[11]). Dans près de la moitié des pays de l’OCDE ayant participé à l’enquête sur la gouvernance des affaires de la jeunesse, ces responsabilités sont dévolues à un ministère sectoriel chargé de plusieurs portefeuilles, tel que le Ministère de l’Éducation ou le Ministère des sports, des femmes ou des enfants. Les politiques de la jeunesse peuvent aussi être gérées par le centre de gouvernement1 comme au Canada (Encadré 3.2) et en Autriche.

L'approche par laquelle les gouvernements collectent, appliquent et intègrent les données probantes dans les politiques et la prise de décision est un déterminant important de la réussite de la conception et de la mise en œuvre des politiques publiques (OCDE, 2018[2]). Tout au long du cycle de la stratégie de la jeunesse, les données probantes utilisées par les décideurs politiques doivent être fiables, pertinentes, indépendantes et actualisées. En principe, les données probantes doivent être ventilées par âge et prendre en compte d'autres critères qui se recoupent pour remédier aux inégalités fondées sur le sexe, l'origine socio-économique, l'appartenance ethnique ou encore le handicap.

Cette pratique permet, d’abord, d’identifier les différents besoins des jeunes et les défis auxquels ils sont confrontés, et, ensuite, la création d’objectifs et d’indicateurs de suivi et d’évaluation mieux adaptés et ajustables. Cette approche doit être complétée par un système facilitant l’échange de données et d’informations entre l’institution gouvernementale chargée des affaires de la jeunesse et tout autre acteur pertinent, à travers, par exemple, la mise en place d’une plateforme de dialogue avec les jeunes les aidant à communiquer leur ressenti sur les politiques de jeunesse. Un tel mécanisme contribuerait à recueillir et rendre accessible des données ventilées par âge, et nourrirait la réflexion autour de l’élaboration de la stratégie par l’intermédiaire des conclusions issues de cette procédure de suivi.

L'engagement actif des parties prenantes aide les décideurs politiques à identifier leurs besoins et à fournir des politiques et des services adaptés. La Recommandation de l'OCDE sur le Gouvernement Ouvert souligne que la participation des parties prenantes accroît l'intégration et la redevabilité des pouvoirs publics et appelle les gouvernements à « offrir à toutes les parties prenantes des possibilités égales et réelles d’être informées et consultées, et les associer activement à toutes les phases du cycle des politiques publiques, ainsi qu’à la conception et à la prestation des services publics » (OCDE, 2017[15]). Elle distingue trois niveaux de participation : (1) information - les autorités publiques communiquent les informations directement au public - ; (2) consultation - les parties prenantes fournissent un retour d’information aux pouvoirs publics, et vice versa - ; (3) engagement – les citoyens ont la possibilité et les moyens (information, données, outils numériques, etc.) de collaborer à toutes les phases du cycle des politiques publiques ainsi qu’à la conception et à la prestation des services publics.

Une stratégie nationale participative pour la jeunesse doit donc impliquer tous les acteurs concernés à tous les stades du cycle politique, de son élaboration et de sa mise en œuvre jusqu’au suivi et à l'évaluation, à l’image des consultations menées en Irlande (Encadré 3.2). Par ailleurs, les groupes vulnérables et marginalisés doivent bénéficier d’une attention particulière à travers des actions spécifiques et adaptées à leurs besoins. Cette attention particulière requiert aussi une application territoriale, dans la mesure où les capacités administratives sont souvent plus faibles en dehors des capitales nationales et grandes villes. Tel est le cas de la Nouvelle-Zélande, comme présenté dans l’Encadré 3.3.

Des ressources humaines et financières adéquates et dédiées sont nécessaires pour permettre à tous les ministères et acteurs impliqués dans la mise en œuvre de politiques et de services pour la jeunesse d'atteindre les objectifs stratégiques de la SNIJ. Sans un budget spécifique, les fonds pour la mise en œuvre de la stratégie sont généralement alloués par plusieurs entités avec une coordination minime. Ceci peut affecter l’effectivité de la mise en œuvre de certains aspects de la stratégie, et ainsi réduire la capacité à atteindre les objectifs souhaités et nuire aux relations de confiance entre les jeunes et leur gouvernement.

Les stratégies nationales de la jeunesse doivent être transparentes et accessibles aux citoyens afin de contribuer à renforcer leur confiance et à obtenir plus efficacement les résultats des politiques publiques (OECD, 2019[20]). Cela passe par une répartition claire des responsabilités entre toutes les parties prenantes, et la publication de la stratégie, de rapports et d’enquêtes accessibles, pour les rendre accessibles au grand public. De telles mesures visant à promouvoir l’accessibilité ont été adoptées dans les 25 pays membres de l’OCDE qui ont instauré une SNJ (OCDE, 2019[11]). Cela permet de renforcer la redevabilité des stratégies nationales de la jeunesse et confère une légitimité à l'utilisation des fonds et des ressources publiques. Enfin, le partage de ces informations d'une manière adaptée aux jeunes, prenant en compte leurs aspirations et modes de communication, peut améliorer la transparence et la légitimité de ces stratégies auprès des jeunes, comme cela sera expliqué plus en détails dans le chapitre 5 (OCDE, 2018[21]).

Des systèmes solides de suivi, d'évaluation et de retour d'information aident les décideurs politiques à mieux comprendre et appréhender les réussites et les défis de la mise en œuvre d’une stratégie, et garantissent que les choix politiques qui en découlent soient fondés sur des données probantes. Les stratégies nationales de la jeunesse doivent ainsi être suivies et évaluées régulièrement afin de s’assurer que les décisions et les allocations budgétaires contribuent à la réalisation des objectifs stratégiques et de permettre aux gouvernements de changer d’approche si nécessaire. De tels mécanismes, comme présenté dans l’encadré 3.4 avec l’exemple de la République de Slovaquie, mettent en lumière les obstacles potentiels et encouragent les décideurs à adopter des mesures adaptées pour les surpasser, contribuant de cette manière à accroître la transparence et la légitimité de l’usage des fonds et ressources publics.

Fixer des cibles et des objectifs mesurables, identifier des indicateurs de performance liés à ces cibles et objectifs, et mettre en place un système de collecte de données sont des éléments nécessaires à un cadre structuré de suivi et évaluation.

Le domaine de la jeunesse recoupe de nombreux secteurs allant de l'éducation et du sport à l'emploi et la santé, en passant par les transports et la culture. Ces domaines sont liés les uns aux autres et, ensemble, façonnent l'environnement dans lequel les jeunes évoluent. Par exemple, l'accès à l'éducation et la qualité de celle-ci ont un impact direct sur la possibilité pour les jeunes de trouver un emploi décent, ce qui, à son tour, est susceptible d’avoir des conséquences sur leur état de santé. Une stratégie intersectorielle pour la jeunesse devrait chercher à aborder sous l'angle de la jeunesse tous les sujets de politiques publiques pertinents et à créer des synergies entre eux. C’est le cas de la Stratégie d’action jeunesse québécoise mise en lumière dans l’Encadré 3.5.

La recommandation du conseil de l'OCDE sur l'égalité entre les hommes et les femmes dans la vie publique (OCDE, 2015[23]) souligne que toute action gouvernementale devrait être évaluée en fonction des besoins spécifiques des femmes et des hommes d'origines diverses afin de garantir des résultats inclusifs. L'intégration de la dimension de genre dans les stratégies nationales de la jeunesse contribue à réduire l'écart entre jeunes hommes et femmes grâce à : i) l'utilisation systématique de données ventilées par genre ; ii) l'inclusion d'une expertise en matière de genre dans la conception des politiques de jeunesse ; et, iii) l’introduction d'objectifs et d'indicateurs spécifiques au genre (OCDE, 2019[24]).

Ce cadre fournit donc une approche intégrée pour guider les décideurs politiques tout au long du cycle de la stratégie pour la jeunesse. Comme le montre l’analyse de l’OCDE à partir des résultats des enquêtes sur la gouvernance de la jeunesse (OECD, 2020[3]), ces critères sont interconnectés et se renforcent mutuellement (Tableau 3.2).

Avant la révolution de 2011, les politiques de jeunesse étaient prévues dans les plans de développement quinquennaux, qui étaient le fondement de la politique économique tunisienne. Ainsi, les politiques de la jeunesse regroupaient des priorités multisectorielles, ayant trait notamment à la culture, à l’éducation ou à l’engagement associatif (Floris, 2008[25]). À partir de 2002, ces mesures ont été coordonnées par l’Observatoire National de la Jeunesse (ONJ). Celui-ci a été créé afin d’apporter un regard transversal sur les affaires de la jeunesse et organiser des consultations avec les jeunes, préalablement à l’élaboration des plans de développement, pour mieux identifier les besoins et enjeux propres de la jeunesse tunisienne.

Dans ces plans de développement, l’accent était principalement mis sur l’emploi et les mécanismes de solidarité. Lors du plan quinquennal de développement 2005-2009, les trois priorités principales à destination de la jeunesse étaient ainsi i) d’approfondir le soutien aux associations œuvrant à l’insertion économique des jeunes, ii) de démocratiser l’accès à l’éducation, et iii) d’encourager la jeunesse à être une force proactive pour son avenir, en renforçant le sens civique et les valeurs morales (Floris, 2008[25]). Ces priorités étaient dotées d’indicateurs chiffrés et de crédits globaux consacrés aux politiques de jeunesse, de la culture et des loisirs, équivalents à 1,5 % du budget de l’État.

En parallèle, il existait de nombreuses politiques sectorielles ayant trait à la jeunesse, qui demeuraient sous la tutelle des différents ministères et département sectoriels, tels que les ministères chargés de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports ou des affaires Sociales et de l’Emploi. Si la jeunesse était une priorité affichée de la présidence, comme les efforts du président Ben Ali pour faire de 2010 l’Année Internationale de la Jeunesse le traduisaient, les différentes politiques en ce sens étaient marquées par un faible degré de concertation et de mise en œuvre. Le rôle de l’ONJ ne s’étendait pas à la coordination de toutes les politiques sur la jeunesse, et l’État se reposait dans de nombreux cas sur l’existence de réseaux associatifs proches du pouvoir, qui pouvaient servir de relai à la mise en œuvre de ces politiques. En particulier, dans le cadre des politiques pour l’emploi des jeunes, les associations étaient particulièrement encouragées à embaucher des jeunes diplômés. Le rôle des maisons de jeunes, dont la création était encouragée par l’État, était également clé dans l’éducation non formelle des jeunes, et servait de courroie locale aux politiques d’emploi et de solidarité (Floris, 2008[25]).

Depuis la révolution de 2011, qui a été largement menée par les jeunes tunisiens, des efforts sont déployés pour mettre en place une politique de la jeunesse qui réponde aux attentes et besoins des intéressés. Le gouvernement intérimaire a insisté, immédiatement après la révolution, sur l’importance de mettre l’accent sur l’effectivité des politiques de jeunesse, tout en préservant les deux priorités que constituaient l’emploi et la solidarité. Il a notamment mis en place plusieurs mécanismes d’aides aux jeunes, comme le programme Amal, assurant le versement d’une allocation mensuelle de 200 dinars aux chômeurs diplômés de l’enseignement supérieur, qui a été rapidement abandonné (Zouari, 2014[26]). Toutefois, il ne s’est pas doté d’une feuille de route multisectorielle relative à la jeunesse qui soit globale, clairement structurée, bénéficiant d’une gouvernance appropriée et confiée à une entité unique ou organisée de manière transversale.

Depuis 2011, le gouvernement tunisien a déployé des efforts importants pour élargir l’éventail des mesures ciblant la jeunesse et mettre en place des actions cohérentes répondant aux attentes et aux besoins des jeunes. Cette réorientation de la politique de la jeunesse a été permise par l’émergence d’un nouveau contexte et un consensus politique favorable à un nouveau processus d’élaboration des politiques publiques.

Si les bases de la volonté d’élaborer une stratégie nationale intégrée et inclusive pour les jeunes se retrouvent dans la Constitution de 2014, comme décrit précédemment dans le chapitre 2, un nouvel élan vers l’élaboration de politiques nationales et d’une stratégie pour la jeunesse a vu le jour grâce à l’accord du 13 juillet 2016 entre les principaux partis politiques et organisations de la société civile pour la mise en place d’un gouvernement d’union nationale.

Reconnaissant de manière croissante la nécessité d’établir une politique nationale de la jeunesse, le ministère chargé des affaires de la Jeunesse a organisé, entre octobre et décembre 2016, un dialogue sociétal, sur tout le territoire du pays, à l’instigation de la Présidence de la République2. Celui-ci visait à encourager les jeunes, leurs familles et toutes les parties prenantes à s’exprimer sur leurs attentes et besoins, pour réaliser un diagnostic de la situation des jeunes et contribuer à construire la stratégie nationale intégrée pour la jeunesse à l’horizon 2030. Ce processus a fait intervenir 40 000 participants sur l’ensemble du territoire national pour échanger sur des thématiques transverses comme l’emploi, la santé et la citoyenneté. Le dialogue a abouti à la création d’une banque de données de 35 000 contributions pour élaborer un panorama de la jeunesse (Ministère des affaires de la jeunesse et des sports, 2018[27]). Dans le cadre de celui-ci, un large sondage a été effectué auprès de plus de 1 200 ménages afin d’obtenir plus d’informations sur ces questions. Ce dialogue a fourni au ministère chargé des affaires de la jeunesse une vaste base informative qui servirait à élaborer la politique nationale multisectorielle de la jeunesse. À la suite de ce dialogue, une première analyse des avis et demandes a été présentée lors du Congrès national pour la jeunesse de décembre 2016, tenu sous le patronage du Président de la République. Elle a tracé les grandes tendances autour de 7 axes relatifs au développement, à la santé, aux valeurs et à la citoyenneté, à l’expression culturelle et récréative, aux technologies de l’information et de la communication, aux migrations et à la prévention de l’extrémisme violent (Ministère des Affaires de la Jeunesse et des Sports, 2018[28]). Cette initiative a conduit à un premier état des lieux sur la jeunesse qui est devenu le socle pour les tentatives ultérieures d’organisation de l’action de l’État en faveur de la jeunesse.

Afin de traduire les résultats de cette consultation en un plan d’action, il a été décidé en 2017, la création d’une commission d’experts. Celle-ci devait être responsable de la planification des politiques de jeunesse et de l’élaboration d’une stratégie nationale intégrée, en se concentrant sur les thématiques prioritaires identifiées lors du dialogue sociétal, dont l’égalité de l’accès à l’information, la restructuration des espaces dédiés aux jeunes et l’épanouissement à travers la mobilité. Toutefois, cette commission n’a, plus de 4 ans après le dialogue sociétal, pas encore été réunie. De son côté, le ministère chargé de la jeunesse avait pour priorité d’assurer le suivi et le soutien à la mise en place d’une telle stratégie qui, une fois établie, devait répondre aux demandes des jeunes, recréer le lien de confiance et les réorienter vers de véritables projets de vie en phase avec leurs ambitions et leur potentiel.

Les données recueillies durant le travail qui vient d’être décrit s’avèrent extrêmement utiles pour l’identification des besoins et enjeux des jeunes tunisiens. Mais elles risquent d’être rapidement dépassées dans le contexte de transformation accélérée et multiforme du pays. Il semblerait, dès lors, opportun de hâter l’élaboration de la SNIJ, qui se fonde sur ces données et d’autres recherches très utiles et onéreuses à effectuer.

Les plans de développement quinquennaux constituent la base de la politique tunisienne en matière de développement économique et social depuis des décennies et intègrent un certain nombre de politiques sectorielles. S’ils ne sont pas des plans spécifiquement destinés à la jeunesse, ils comportent néanmoins de nombreuses mesures ayant trait à l’inclusion des jeunes. Au moment de la rédaction de ce rapport, le plan de développement 2021-2025 est encore au stade d’élaboration et le comité pour la jeunesse et les sports, sous la tutelle du ministère chargé des affaires de la jeunesse, est investi de la responsabilité de développer collégialement ce plan en coopération avec les 33 autres comités (Ministère de l’Economie, 2021[29]).

Dans le plan 2016-2020, l’axe relatif au développement humain et à l’inclusion comprenait un certain nombre de mesures à destination des jeunes. L’accent était mis sur les domaines éducatif, culturel, économique et sportif, en s’attachant à accroître leur ouverture sur le monde et à encourager leur potentiel créatif (Ministère du développement, 2017[30]). De plus, au titre des engagements pris par la Tunisie dans le Partenariat du Gouvernement Ouvert, d’autres mesures ciblaient le dialogue et l’intérêt des jeunes dans la vie politique, afin de promouvoir leur participation aux prises de décision, notamment à l’échelle locale.

Le volet sur la jeunesse du plan de développement était directement inspiré des résultats du dialogue sociétal de la jeunesse et était présenté comme une étape vers la formulation d’une stratégie intégrée. Ce plan de développement visait à améliorer la performance et la qualité des prestations des institutions consacrées à la jeunesse, au premier rang desquelles les maisons de jeunes, qui ont vu leur rôle et prérogatives élargis, ainsi qu’à instaurer une stratégie nationale de loisirs et de tourisme pour les jeunes et à encourager ceux-ci à adhérer aux activités citoyennes et associatives (Ministère du développement, 2017[30]).

De manière plus opérationnelle, le Plan de développement national 2016-2020 avait fixé des objectifs de rénovation des infrastructures d’aide aux jeunes existantes. En particulier, il encourageait la réhabilitation de terrains de sports, salles d’activités et centres de tourismes des jeunes, tout en appelant à l’amélioration des programmes et des activités proposés dans ces lieux, de sorte, notamment, à accroître les demandes émanant des associations de jeunesse en milieu rural. De plus, des fonds étaient alloués pour l’équipement de tous les centres de jeunes en matériels informatiques et numériques.

Dans cet esprit, le plan 2016-2020 attribue un rôle important aux maisons de jeunes pour l’intégration des jeunes et le développement de leurs compétences sociales. Il propose la révision et l’élargissement des prérogatives des maisons de jeunes à travers le développement de leurs rôles, la modernisation de leurs équipements et leur meilleure répartition géographique. Il envisage aussi la modernisation de leurs modes de gestion en vue de mettre à contribution les jeunes et de leur proposer un nouveau rôle selon une nouvelle vision. Le rôle et les compétences des maisons de jeunes seront abordés plus en détails dans le chapitre 4.

De manière plus large, le dialogue sociétal de la jeunesse a conforté la nécessité d’une approche intégrée. Cela a encouragé le ministère chargé des affaires de la jeunesse, en collaboration avec d’autres ministères, à entreprendre la préparation d’une stratégie nationale intégrant toutes les politiques ayant trait aux jeunes. Il est, toutefois, à noter qu’à la date de l’élaboration de ce rapport, la rédaction de celle-ci n’a pas été entamée.

À partir de 2016, la préparation du projet de stratégie nationale de la jeunesse tunisienne a donné lieu à un travail documentaire et d’analyse considérable. Des organismes publics comme l’Institut National de la Statistique et différents ministères, mais aussi des instituts de recherches indépendants, des organisations non gouvernementales et des associations de jeunes y ont pris part. Cet élan collectif entre les acteurs des politiques de jeunesse a produit des avancées importantes notamment en matière de collecte et d’analyse de données, et a encouragé un dialogue institutionnel. En effet, dix ministères sur les quatorze ayant répondu à l’enquête de l’OCDE en la matière ont déclaré avoir été impliqués dans les premières étapes du processus d’élaboration du projet de stratégie (Tableau 3.3).

Les réponses de différents ministères à l’enquête de l’OCDE précitée soulignent cependant que l’implication de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) n’était pas prévue dans ce processus. Elles ajoutent que parmi les acteurs engagés dans les politiques de jeunesse, l’ONJ n’a été associé aux discussions que marginalement. Ce dernier constitue pourtant un acteur majeur dans la compréhension des phénomènes liés à la jeunesse. Il met notamment à la disposition des pouvoirs publics de nombreuses données sur la situation des jeunes et publie de nombreux rapports détaillés sur des enjeux liés à celle-ci. Son expertise du sujet et son contact avec les jeunes tunisiens font de l’ONJ, comme cela sera détaillé dans le chapitre 4, à la fois un acteur déterminant pour la meilleure compréhension de la situation de la jeunesse, un facilitateur de la participation des jeunes et leur acceptation de mesures qui les concernent (CAWTAR, 2016[31]), et un interlocuteur pertinent dans le processus d’élaboration de la stratégie, ainsi que dans le suivi de sa mise en œuvre.

Il est à noter que les jeunes ont été consultés en amont de l’élaboration de cette stratégie et ont exprimé leurs besoins et préoccupations. Ceci a été notamment visible lors du Congrès National de la Jeunesse de décembre 2016, qui a clôturé le dialogue sociétal sur la jeunesse et annoncé le projet d’élaboration d’une stratégie intégrée. Par ailleurs, l’organisation par des jeunes provenant d’organisations de la société civile de tables rondes et ateliers de débat en parallèle « ija enti (ou « c’est toi qui vient »), le vrai débat des jeunes » a illustré à la fois leur intérêt pour la chose publique, mais également leur défiance envers l’État malgré sa volonté de prendre en compte leurs avis lors de l’élaboration des politiques publiques.

À l’issue de ce dialogue, les autorités publiques avaient reconnu la nécessité de créer un conseil national de la jeunesse, une agence nationale du volontariat, un congrès pour l’investissement à destination des jeunes, et une loi directive des activités de la jeunesse. Toutefois, au moment de la rédaction de ce rapport, ces déclarations n’ont pas été suivies d’effet.

Le projet d’élaboration d’une stratégie nationale de la jeunesse a été confié à différents ministères, au premier lieu desquels le ministère chargé des affaires de la jeunesse, qui devait agir en tant que chef de file durant la phase d’élaboration et également avoir ce rôle dans la mise en œuvre de la stratégie, une fois promulguée. Ce travail de réflexion autour de la formulation d’une stratégie intégrée devait se nourrir des besoins et enjeux identifiés dans les résultats du dialogue sociétal de 2016, des résultats du Congrès National de la Jeunesse (2016) ainsi que des leçons tirées de la mise en œuvre du plan de développement 2016-2020 (Ministère des Affaires de la Jeunesse et des Sports, 2017[32]). Le dialogue de 2016 avait pour objectif d’identifier les principaux axes de la stratégie, en faisant ressortir l’importance d’une approche multisectorielle. Dès lors, la formulation des questions et l’organisation des ateliers de discussion en 2016 prenaient en compte la dimension multisectorielle des affaires de la jeunesse, pour faire émerger des lignes directrices regroupant différents ministères.

Cette initiative était portée au plus haut par la Présidence de la République, qui voulait ainsi fédérer autour de ce projet. Toutefois, les entretiens menés dans le cadre de ce rapport ont montré que le leadership politique sur ce sujet s’est progressivement érodé, partiellement en raison de l’instabilité politique et administrative, particulièrement au niveau des hauts cadres de l’administration publique. Au vu de l’absence de mécanisme permettant d’assurer la continuité et la pérennité du leadership politique, la stratégie n’a pas pu s’appuyer sur un chef de file opérationnel et le processus d’élaboration fut ainsi ralenti.

Afin de redynamiser ce dernier, il semble nécessaire, pour la phase de rédaction de la stratégie, d’identifier un chef de file responsable de la coordination et du pilotage sectoriel et intersectoriel de cette initiative à l’échelle interministérielle, qui pourrait assurer le leadership opérationnel.

En raison du ralentissement du processus d’adoption d’une SNIJ au fil des années, le ministère chargé des affaires de la jeunesse a décidé de promouvoir des feuilles de route sectorielles, encadrant les différentes mesures à court terme. Ces dernières continuent à se fonder sur les principales conclusions du dialogue sociétal de 2016. Elles reflètent le choix d’une solution transitoire pour, dans l’attente de la rédaction d’une stratégie intégrée, préparer le passage de mesures sectorielles au niveau intersectoriel. Dès lors, elles sont présentées comme préalables à la formulation de la SNIJ (Ministère des Affaires de la Jeunesse et des Sports, 2019[33]).

Ainsi, en 2018, le ministère chargé des affaires de la jeunesse a adopté une Vision Sectorielle pour la jeunesse pour la période 2018-2020. Celle-ci s’inscrit dans le Plan de développement national 2016-2020 et se définit comme un pas en direction de l’élaboration d’une stratégie intégrée (Ministère des affaires de la jeunesse et des sports, 2018[27]).

L’objectif de la Vision Sectorielle est d’instaurer un environnement propice à l’émergence d’une jeunesse citoyenne, qualifiée, autonome, épanouie et socialement engagée. Elle invite les jeunes tunisiens et tunisiennes à être des citoyens entrepreneurs et créatifs, indépendants et mobiles, engagés au service de l’intérêt général et participant activement à la vie publique et au développement du pays. Cette Vision Sectorielle a été établie sur les structures d’ores et déjà existantes pour la jeunesse, et visait notamment à renforcer le rôle des maisons de jeunes, offrant un relai à l’échelle locale. Son action s’articulait principalement autour de quatre axes stratégiques :

  1. 1. La promotion du droit des jeunes de participer à la vie politique et aux affaires publiques : les jeunes tunisiens sont ainsi appelés à devenir de jeunes citoyens, activement impliqués dans la vie publique au niveau national et local à travers le renforcement de l’appropriation de la Constitution par les jeunes ; la promotion de leur participation et leur engagement dans la vie associative et politique et dans les mécanismes de gouvernance locale ; la promotion du volontariat des jeunes au service de l’intérêt général.

  2. 2. La protection des jeunes contre les comportements à risque : les jeunes tunisiens sont appelés à devenir des jeunes mobiles, enracinés dans leur identité et ouverts sur le monde grâce à la stimulation de leur mobilité professionnelle, afin de créer des occasions d’insertion économique et sociale, alternatives au fonctionnariat ; l’offre aux jeunes d’opportunités d’épanouissement culturel, artistique et sportif, ainsi que des espaces, des moyens et l’encadrement nécessaire pour leur divertissement.

  3. 3. L’intégration des jeunes dans la vie professionnelle et sociale et le développement des valeurs d’autonomie et d’esprit d’entreprise : les jeunes tunisiens sont ainsi appelés à devenir de jeunes entrepreneurs, capables de saisir les occasions pour s’insérer dans la vie active par le biais de la promotion de l’auto-emploi et l’entreprenariat des jeunes, et la facilitation de l’interaction avec les réseaux d’appui à la création d’entreprise ; la promotion de la créativité et l’innovation et l’incitation à envisager de nouvelles opportunités en matière d’emploi.

  4. 4. Le développement du potentiel créatif des jeunes : les jeunes tunisiens sont invités à devenir des jeunes créatifs, tournés vers l’inventivité et l’innovation en identifiant les talents et accompagnant les jeunes à les développer et les promouvoir.

Dans l’objectif de promouvoir à moyen terme l’élaboration d’une stratégie intégrée, le gouvernement tunisien soutient ainsi dans le cadre de la Vision Sectorielle 2018-2020 des projets à destination des jeunes qui concernent de nombreux secteurs, afin de refléter l’ensemble des questions relatives à la jeunesse et favoriser la convergence des parties prenantes aux politiques de la jeunesse (Ministère des Affaires de la Jeunesse et des Sports, 2017[32]). Ces projets s’inspirent partiellement des travaux et enquêtes réalisés en vue de la préparation de la SNIJ, et permettent de faire avancer la mise en œuvre de certains engagements du Congrès National de la Jeunesse de décembre 2016, comme celui d’Agence Nationale du Volontariat (Tableau 3.4).

Pour relancer le processus d’élaboration de la stratégie, et compléter l’analyse des résultats du dialogue sociétal de 2016, l’ONJ a organisé, en 2018 et 2019, une vaste enquête auprès de 10 000 jeunes d’horizons différents. Celle-ci s’est structurée autour de 7 thématiques : l’emploi, l’éducation sociétale, la paix et la sécurité, les nouvelles technologies, l’information et la communication, les comportements à risque, et l’immigration. Cette enquête, contrairement au volet sondage du dialogue sociétal qui constituait un diagnostic, est orientée pour faciliter l’élaboration de politiques de la jeunesse. Pour chacun des thèmes précités, un rapport détaillé a été publié sur le site de l’Observatoire, et vise à contribuer autant à l’élaboration de politiques sectorielles ciblées qu’à terme à la préparation de la SNIJ. Les conclusions de ces rapports seront également discutées au cours de l’année 2021 lors de débats rassemblant des experts et représentants de la jeunesse, et les principaux points de ces discussions permettront de nourrir l’élaboration des politiques de jeunesse.

En raison de la pandémie de COVID-19, des ateliers en ligne avec la jeunesse ont été organisés tout au long de l’années 2020. Ils ont conduit à identifier les répercussions de la crise sur les affaires de la jeunesse et à collecter les propositions des jeunes dans ce domaine. Profitant de ce dialogue, une douzaine d’organisations de la jeunesse a adressé une lettre ouverte appelant le chef du gouvernement à inclure un volet sur l’inclusion des jeunes dans le plan de relance national.

L’utilisation de plusieurs mécanismes de consultation de la jeunesse tunisienne ces dernières années a nourri une base de données substantielle et offre la possibilité aux pouvoirs publics tunisiens d’appuyer leurs choix politiques en faveur de la jeunesse sur des données probantes, une réalité documentée et sur des besoins préalablement identifiés.

S’il est évident que le processus conduisant à l’élaboration et l’adoption d’une SNIJ comporte de nombreuses difficultés, notamment sur sa continuité et la pérennité du leadership, il demeure, toutefois, nécessaire de persévérer pour doter la Tunisie d’un cadre pour structurer les priorités nationales et orienter la mise en œuvre des politiques à destination des jeunes après avoir identifié les obstacles, les difficultés et les faiblesses liées à la planification qui ont perturbé la réalisation du plan d’action budgétisé et déjà mis en œuvre (OCDE, 2019[11]). L’importance de l’instauration d’une vision stratégique multisectorielle apparaît d’autant plus vive dans le contexte de la pandémie de COVID-19 en Tunisie, qui a aggravé les difficultés des jeunes tout en mettant en lumière de nombreux défis dans la mise en œuvre des actions des pouvoirs publics (OCDE, 2020[35]). Ainsi, l’adoption d’une approche intégrée de la gouvernance publique des affaires de jeunesse, qui permet d’aborder l’ensemble des enjeux auxquels fait face la jeunesse, est cruciale pour faire face à ces difficultés, soutenir les efforts de relance et légitimer l’action publique dans ce sens (OCDE, 2019[11]).

Afin de promouvoir les principes de transparence, d’inclusion et d’accessibilité, qui sont des facteurs clés pour favoriser la compréhension, l’acceptation et l’appropriation par la jeunesse tunisienne, le gouvernement tunisien pourrait inclure dans la formulation de cette stratégie des acteurs comme l’ONJ, l’ARP, ainsi que la société civile, et plus particulièrement des représentants de la jeunesse. En plus de placer le contenu de la stratégie dans le débat public, intégrer de tels acteurs permettrait de profiter d’une expertise supplémentaire sur la situation des jeunes tunisiens, et d’éviter que l’élaboration de cette stratégie ne se cantonne à une coordination horizontale entre institutions gouvernementales. Toutefois, l’implication de ces acteurs ne devrait pas se limiter à la seule phase de formulation de la stratégie, et des mécanismes pourraient être envisagés pour mieux impliquer les jeunes dans les différentes phases de la stratégie, de la préparation à la mise en œuvre jusqu’au suivi et l’évaluation.

Il sera également essentiel que les résultats des différentes enquêtes soient rapidement mobilisés pour l’élaboration d’une SNIJ. Il faudrait pour cela capitaliser sur les travaux existants, mettre en place des canaux institutionnels robustes et lancer le travail de rédaction de la stratégie intégrée. L’application d’un tel plan transversal donnerait au gouvernement la capacité de coordonner, observer et évaluer les politiques de jeunesse, et lui offrirait aussi les moyens de créer des synergies entre les différents acteurs institutionnels et impliquer toutes les parties prenantes concernées.

Afin de se conformer aux critères de qualité des stratégies de jeunesse tels que détaillés précédemment, la stratégie intégrée pour la jeunesse tunisienne devra clarifier certains aspects importants. Il s’agit en premier lieu de l’identification d’une structure qui piloterait sa mise en œuvre et coordonnerait l’ensemble des politiques publiques en lien avec la jeunesse. Cela porte aussi sur la préparation d’un budget dédié pour chaque acteur concerné, pour éviter que certains axes de la stratégie souffrent d’un manque de financement, et faciliter sa mise en œuvre globale. De plus, un mécanisme de suivi et d’évaluation, doté d’indicateurs quantitatifs, qualitatifs et précis dans le temps, est à développer, et un effort de publication des rapports d’évaluation est à fournir pour accroître la transparence et le degré de confiance envers les politiques publiques de la jeunesse.

Cette stratégie pourrait s’inscrire dans le processus de décentralisation en cours en Tunisie et améliorer la territorialisation des politiques de jeunesse. La SNIJ impliquerait de cette manière les autorités décentralisées à un plus fort niveau. Elle ferait intervenir les différents niveaux dans son élaboration, fédérant autour de son programme. La SNIJ contribuerait aussi à remédier au manque et aux disparités de ressources humaines et financières des différentes municipalités, en prévoyant des mécanismes de coordination entre les différents acteurs infranationaux en matière de jeunesse.

Les priorités de l’action publique en matière de soutien aux différents mécanismes éducatifs ont également mis en lumière les difficultés susceptibles d’émerger avec la mise en œuvre de cette stratégie, notamment dues au manque de structures et de culture institutionnelle pour accompagner les jeunes. Toutefois, les structures fréquentées par les jeunes, que ce soient les maisons de jeunes, les clubs de jeunesse, ou même les théâtres et écoles, disposent de la légitimité et la confiance de nombre d’entre eux et assurent d’ores et déjà un maillage du territoire qui leur garantirait de rester des relais opérationnels dans la mise en œuvre de la stratégie intégrée. La SNIJ pourrait ainsi impliquer et renforcer ces structures locales existantes en matière d’éducation non formelle et d’accompagnement des jeunes, comme les maisons de jeunes, qui ont longtemps fait office de relai local de l’action de l’État à destination des jeunes, et qui pourraient être renforcées dans leur rôle et leurs prérogatives pour assurer le suivi et la mise en œuvre de la stratégie, en accord avec la politique de décentralisation, comme cela sera développé dans le chapitre 4.

Enfin, la SNIJ constituerait l’occasion de prendre des mesures spécifiquement destinées à certaines catégories de la jeunesse qui ont des besoins particuliers. L’aspect relatif au genre de la stratégie serait notamment scruté : il semblerait important que la stratégie, qui se veut transversale et multisectorielle, apporte des éléments à même de contribuer à l’inclusion et l’autonomisation des jeunes filles. Les jeunes issus des milieux ruraux font également l’objet de défis particulièrement vifs, comme rappelé dans le chapitre 1, et cette stratégie pourrait soutenir l’action de l’État en leur faveur.

Références

[9] Burrowes, A. et al. (2016), A toolkit on Quality Standards for Youth Policy, https://pjp-eu.coe.int/documents/42128013/47262391/Toolkit+on+Quality+Standards+for+Youth+Policy+-+European+Youth+Forum.pdf/c5d10d1b-c704-e45a-50f6-e0ace956ae42 (consulté le 7 août 2020).

[31] CAWTAR (2016), « National polices targeting the youth in Tunisia », SAHWA Policy Paper 11, https://doi.org/10.24241/swpp.2016.11.1.

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[25] Floris, S. (2008), « Etude sur les politiques jeunesse des pays partenaires méditerranéens : Tunisie », EuroMed, https://www.salto-youth.net/download/1877 (consulté le 17 février 2021).

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[33] Ministère des Affaires de la Jeunesse et des Sports (2019), « Axes prioritaires de la vision stratégique pour la jeunesse 2019-2020 », Ministère des Affaires de le Jeunesse et des Sports.

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[34] Ministère des Affaires de la Jeunesse et des Sports (2017), Stratégie Opérationnelle du Secteur de la Jeunesse : Diagnostic, Orientations, Actions.

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[35] OCDE (2020), « Youth and COVID-19: Response, Recovery and Resilience », OCDE.

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[2] OCDE (2018), OECD Draft Policy Framework on Sound Public Governance, https://www.oecd.org/gov/draft-policy-framework-on-sound-public-governance.pdf (consulté le 7 août 2020).

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[15] OCDE (2017), Recommandation du Conseil sur le Gouvernement Ouvert, http://acts.oecd.orgRECOMMANDATIONGOUVERNANCEPUBLIQUE (consulté le 7 août 2020).

[23] OCDE (2015), Recommandation de 2015 du Conseil de l’OCDE sur l’égalité hommes-femmes dans la vie publique, Éditions OCDE, Paris, https://dx.doi.org/10.1787/9789264252875-fr.

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[5] ONU (1998), Par la déclaration de Lisbonne, cent quarante six gouvernements s’engagent à faire participer les jeunes aux programmes les concernant, https://www.un.org/press/fr/1998/19980812.soc4469.html (consulté le 6 août 2020).

[13] Parlement du Canada (2020), Premiers ministres du Canada, https://lop.parl.ca/sites/ParlInfo/default/fr_CA/Personnes/premiersMinistres (consulté le 10 août 2020).

[22] Secrétariat à la Jeunesse (2016), « Stratégie d’action jeunesse 2016-2021 », Ministère du Conseil exécutif, https://www.jeunes.gouv.qc.ca/publications/documents/strategie-2016-2021.pdf (consulté le 17 février 2021).

[17] Secrétariat à la jeunesse (2016), Stratégie d’action jeunesse 2016-2021, https://www.jeunes.gouv.qc.ca/publications/documents/strategie-2016-2021.pdf (consulté le 7 août 2020).

[14] Secrétariat à la jeunesse du Québec (2020), Secrétariat à la jeunesse du Québec, https://www.jeunes.gouv.qc.ca/ (consulté le 10 août 2020).

[10] Union Africaine (2006), Charte Africaine de la Jeunesse, https://www.un.org/fr/africa/osaa/pdf/au/african_youth_charter_2006f.pdf (consulté le 29 juillet 2020).

[7] World Conference of Ministers Responsible for Youth 2019 and Youth Forum (2019), Lisboa+21 Declaration on Youth Policies and Programmes, https://www.lisboa21.gov.pt/up/ficheiros-bin2_ficheiro_en_0320254001567615761-429.pdf (consulté le 6 août 2020).

[26] Zouari, S. (2014), Les politiques de l’emploi et les programmes actifs du marché du travail en Tunisie, ETF, https://www.etf.europa.eu/sites/default/files/m/021E98194EA70DABC1257D01004095E5_Employment%20policies_Tunisia_FR.pdf (consulté le 17 février 2021).

Notes

← 1. Le terme « centre de gouvernement » désigne l’organisation administrative placée sous le pouvoir exécutif (Président de la République ou Premier ministre, ou gouvernement dans son ensemble) et accomplissant des fonctions transversales telles que la gestion stratégique, la coordination des politiques, le suivi et amélioration de la performance, la gestion politique des mesures adoptées, la communication ou encore le respect du principe de responsabilité. Le centre de gouvernement regroupe des unités pouvant varier selon le pays : Secrétariat général, Bureau du Cabinet, Bureau/Ministère de la présidence, Bureau du Conseil des Ministres, etc. OCDE (2017), Panorama des administrations publiques 2017, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/gov_glance-2017-fr.

← 2. Le « dialogue sociétal sur les affaires de la jeunesse » a réuni en 2016 plus de 40 000 participants autour des principaux enjeux et défis auxquels fait face la jeunesse tunisienne. Ce dialogue a rassemblé des jeunes, mais également des familles, enseignants et représentants de professions liées à la jeunesse, et s’est organisé autour de deux piliers : i) un dialogue, avec l’organisation de forums pour échanger sur les questions de jeunesse, ii) un sondage d’opinion auprès de 1 200 ménages sur différents thèmes ayant trait à la jeunesse.

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