Chapitre 1. La mobilité intergénérationnelle des enfants nés dans le pays de parents immigrés : Vue d’ensemble

Ce chapitre donne une vue d’ensemble des principaux résultats d'un projet de l'OCDE – financé par la Commission européenne – qui analyse la façon dont le désavantage des parents immigrés affecte la situation de leurs enfants dans les pays de l'UE et de l'OCDE, en comparaison avec les parents nés dans le pays et leurs enfants.

    

Introduction

L’égalité des chances et la promotion sociale pour tous sont des objectifs essentiels de l’action publique pour édifier des sociétés inclusives. Les immigrés et leurs enfants forment à cet égard un groupe qui mérite une attention particulière, eux qui doivent compter avec de multiples handicaps et représentent une portion croissante de la population de l’UE et de l’OCDE. Comprendre comment ces handicaps se transmettent d’une génération à l’autre, en termes absolus et relatifs, et à quelles conditions les enfants d’immigrés nés dans le pays d’accueil de leurs parents peuvent s’en affranchir est essentiel pour stimuler la croissance économique et favoriser la cohésion sociale par des politiques en prise sur le réel. Dans le contexte européen, cette compréhension importe également pour la réalisation des objectifs fixés par l’UE en matière de lutte contre l’abandon scolaire et d’amélioration des taux d’emploi. Le présent rapport vise à apporter en ce domaine des éléments de réponse puisés dans de nouvelles analyses empiriques reposant sur des comparaisons internationales.

Le présent chapitre, voulu comme un tableau d’ensemble, synthétise les conclusions des travaux présentés plus en détail dans les chapitres 3 (pour ce qui concerne l’éducation) et 4 (pour ce qui concerne le marché du travail), à la suite d’une étude bibliographique approfondie (au chapitre 2). Il reprend également les conclusions de rapports généraux, consacrés à tel ou tel pays et tel ou tel groupe d’enfants d’immigrés, qui feront l’objet d’une publication prochaine de l’OCDE.

Les individus nés dans un pays de deux parents étrangers – à qui le présent rapport est consacré – forment un groupe de plus en plus nombreux. Dans l’Union européenne, ils comptent pour 9 % des jeunes âgés de 15 à 34 ans (graphique 1.1) et pour 11 %, déjà, des enfants de moins de 15 ans1.

Graphique 1.1. Répartition des 15-34 ans selon leur lieu de naissance et celui de leurs parents, différents pays de l’OCDE, 2014
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Source : Calculs du Secrétariat de l’OCDE à partir de données tirées des enquêtes nationales sur la population active (OCDE et UE, à paraître, Les indicateurs de l’intégration des immigrés 2018 : Trouver ses marques).

En ce qui concerne les pays de l’UE, il est important de distinguer les jeunes dont les parents sont nés dans un autre pays de l’Union de ceux dont les parents sont nés dans un pays tiers, ces deux groupes se démarquant l’un de l’autre par leurs caractéristiques et perspectives d’intégration.2 D’ailleurs, les différences de résultats sont très nettes entre les enfants des deux groupes. Qui plus est, la répartition, entre l’un et l’autre, des enfants nés dans le pays d’accueil de parents étrangers n’est pas uniforme, tant s’en faut, dans toute la zone, puisque l’on passe de plus de 90 % d’enfants d’origine extracommunautaire, au Royaume-Uni et au Portugal, à moins de 10 %, au Luxembourg (graphique 1.2). La mobilité intergénérationnelle et les résultats socioéconomiques, nous y reviendrons plus longuement, sont souvent nettement moindres s’agissant des enfants dont les parents viennent de l’extérieur de l’UE que s’agissant de ceux dont les parents ont vu le jour dans un pays de l’Union.

Graphique 1.2. Jeunes nés dans le pays d’accueil de parents immigrés, en fonction de l’origine des parents, tranche d’âge 15-34 ans, pays européens membres de l’OCDE, 2014
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Source : Calculs du Secrétariat de l’OCDE à partir de données tirées des enquêtes nationales sur la population active (OCDE et UE, à paraître, Les indicateurs de l’intégration des immigrés 2018 : Trouver ses marques).

Par ailleurs, de précédents travaux ont montré que les enfants nés dans le pays de parents immigrés3 restent désavantagés (OCDE, 2010 ; OCDE/Union européenne, 2015). Le niveau d’études auquel ils parviennent et leurs acquis d’apprentissage, en particulier, soutiennent défavorablement la comparaison avec ceux de leurs camarades dont les parents appartiennent à la population née dans le pays et ce, dans la plupart des pays européens membres de l’OCDE (graphique 1.3) et singulièrement dans ceux qui ont connu par le passé une immigration massive d’individus peu instruits. Il y a néanmoins quelques exceptions, mais il s’agit pour l’essentiel de pays où ces enfants forment une population restreinte et où les parents expatriés ont fait de solides études. Il en va de même avec le pourcentage de jeunes sans emploi et sortis du système éducatif (NEET) (graphique 1.4), indicateur essentiel s’il en est pour cette tranche d’âge.

Graphique 1.3. Pourcentage de jeunes peu instruits parmi les 25-34 ans nés dans le pays, selon l’origine des parents, 2014
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Source : Pays européens : Module ad hoc 2014 de l’enquête sur les forces de travail de l’Union européenne. États-Unis : Current Population Survey.

Graphique 1.4. Pourcentage de NEET chez les 15-24 ans, selon l’origine des parents, 2014
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Source : Pays européens : Module ad hoc 2014 de l’enquête sur les forces de travail de l’Union européenne. États-Unis : Current Population Survey.

Dans quelle mesure ces difficultés sont-elles liées au handicap porté par les parents immigrés ? Que peut-on dire de la trajectoire sociale des populations immigrées ? Il faut reconnaître que l’on n’a guère consacré de recherches à leur évolution au fil du temps – c’est-à-dire mis en parallèle la situation des enfants d’immigrés et celle de leurs parents – et moins encore à l’analyse de la mobilité intergénérationnelle, aux plans économique et social, des enfants d’immigrés nés dans le pays, sur la base de comparaisons avec leurs homologues issus de la population née dans le pays. Le fait est, pourtant, qu’une meilleure connaissance de ces interconnexions est indispensable pour concevoir des instruments d’action à même d’améliorer les résultats, relativement moins enviables, des premiers.

La mobilité intergénérationnelle renvoie au rapport qui existe entre la situation socioéconomique des parents, d’une part, et celle à laquelle parviendront leurs enfants à l’âge adulte, d’autre part. Harmonieuse, elle peut être regardée comme un marqueur d’équité en ce qu’elle vient enrayer le creusement des inégalités économiques d’une génération à la suivante. Elle contribue aussi à promouvoir la justice sociale et est un facteur de cohésion pour la société.

À travers notre tour d’horizon, nous tenteront d’apporter une réponse aux trois questions suivantes :

  1. Les individus nés dans le pays de parents immigrés sont-ils plus, ou moins, mobiles au plan social que les personnes nées dans le pays ?

  2. Quels facteurs favorisent, ou freinent, la mobilité entre les générations chez les individus nés dans le pays de parents immigrés ?

  3. Quels instruments de politique publique sont à même de promouvoir la mobilité intergénérationnelle, aux plans social et économique, des individus nés dans le pays de parents immigrés ?

Principales interrogations au sujet de la mobilité intergénérationnelle des individus nés dans le pays de parents immigrés

Les parents influencent par maints canaux la réussite et les perspectives de vie de leurs enfants. Ils transmettent à leur progéniture une multitude de ressources, et les caractéristiques propres aux moyens utilisés à cet effet sont la cause première des écarts de mobilité sociale entre les enfants de parents nés dans le pays et les enfants d’immigrés. Ainsi, les parents investissent pour leurs enfants, que ce soit en finançant leurs études ou simplement en consacrant du temps à des activités propices à leur épanouissement, dont on sait le caractère déterminant pour la réussite ultérieure (Waldfogel et Washbrook, 2011 ; Price, 2008, 2010). Il arrive également qu’ils transmettent un patrimoine (financier et matériel) par des legs ou des cadeaux. Mais au-delà de ce que les parents sont en mesure d’investir et de transmettre, c’est surtout leur capital social qui va tracer les perspectives d’avenir de leurs enfants. Les parents aisés ne transmettent pas le même capital social que les autres, et la différence tient aux camarades que leurs enfants fréquentent à l’école et à l’étendue du réseau des relations familiales et amicales. Bien pourvus en capital social, les parents peuvent venir en aide à leurs enfants lorsque ceux-ci ont besoin de soutien scolaire ou de relais dans les milieux professionnels pour trouver un emploi. En outre, la qualité de vie offerte par le quartier où les individus grandissent a une influence déterminante sur leur avenir (chapitre 2). Enfin, les attentes, les convictions et les comportements des parents peuvent aussi décider en partie de la situation familiale et du parcours professionnel de leurs enfants à l’âge adulte.

L’OCDE a montré par ses travaux que la mobilité sociale intergénérationnelle était, dans l’ensemble, d’une ampleur considérable : à la faveur de la multiplication des possibilités d’enseignement que l’on a pu observer partout dans le monde au cours des toutes dernières décennies, de nombreux individus sont devenus plus instruits que leurs parents. À l’échelle mondiale, près de la moitié des adultes non étudiants (25-64 ans) ont acquis un niveau de formation différent de celui de leurs père et mère, et la mobilité ascendante à cet égard est quatre fois plus fréquente que la mobilité descendante (OCDE, à paraître b)4.

1. Les individus nés dans le pays de parents immigrés sont-ils plus, ou moins, mobiles que les personnes nées dans le pays ?

La mesure dans laquelle les parents transmettent leur capital éducatif et social est présentée par beaucoup comme un facteur ayant une influence déterminante sur le niveau d’études auquel parviendront les individus. Si le capital humain dont les parents disposent entretient généralement un lien avec la réussite des enfants (que l’on a pour habitude d’apprécier à l’aune du niveau d’instruction, du revenu ou de la situation professionnelle), les parents immigrés sont souvent désavantagés par rapport aux personnes nées dans le pays, du fait notamment de l’ignorance de la langue du pays d’accueil et de l’absence de réseaux de relations.

Dans la plupart des pays, les immigrés obtiennent des résultats socioéconomiques inférieurs à ceux des personnes nées dans le pays, et le devenir de leurs enfants s’en ressent

Dans la plupart des pays de l’UE et de l’OCDE, les immigrés sont surreprésentés parmi les individus peu instruits et dans les catégories professionnelles inférieures, et cette surreprésentation atteint à son maximum au niveau des professions les plus basses, en particulier dans les pays européens de l’OCDE. Dans l’UE, pas moins de 15 % des individus nés dans le pays de parents d’origine extracommunautaire ont une mère qui n’a achevé aucun cycle d’éducation formelle, une proportion cinq fois plus élevée que dans les autres groupes. Il s’ensuit que ces individus prennent leur départ dans la vie avec un handicap supplémentaire, susceptible d’expliquer en partie leur moindre réussite sur le marché du travail.

Il n’y aurait dès lors rien de surprenant à ce que les individus nés dans le pays de parents immigrés se montrent dans l’ensemble moins doués pour les études que les enfants de parents nés dans le pays. Dans la mesure où les débouchés professionnels marchent avec l’instruction reçue, on peut s’attendre aussi à ce que cet écart se traduise, d’une manière ou d’une autre, par des résultats d’ensemble plus faibles sur le marché du travail. Et de fait, il y a abondance de preuves que les enfants nés dans le pays de parents immigrés, à plus forte raison ceux dont les parents sont nés hors de l’UE, obtiennent et à l’école et sur le marché du travail de moins bons résultats que les enfants de parents nés dans le pays(voir, par exemple, Ammermüller, 2005 ; Crul et Schneider, 2009 ; Heath, Rothon et Kilpi, 2008 ; Marks, 2005 ; Schnepf, 2004 ; van de Werfhorst et van Tubergen, 2007)5. La plupart des auteurs attribuent l’écart de résultats observé sur le plan éducatif à des différences d’ordre socioéconomique, et tout particulièrement au niveau d’instruction des parents. Dès lors que l’on compare des individus semblables au regard de la situation socioéconomique, on voit disparaître en partie – car il s’en faut de beaucoup qu’elles se résorbent totalement – les disparités constatées. Aux Pays-Bas, Crul ( à paraître) remarque ainsi que l’écart est réduit de moitié, pour les enfants d’immigrés turcs, et des trois-quarts, pour les enfants d’immigrés marocains, lorsque l’on tient compte du niveau d’instruction des parents. En Allemagne, le statut professionnel des individus nés dans le pays de parents originaires d’ex-Yougoslavie ne diffère plus de celui des individus d’ascendance allemande d’une manière qui soit significative au plan statistique. De légers écarts subsistent en revanche en ce qui concerne les enfants d’immigrés turcs (Diehl et Granato, à paraître).

Si l’on s’accorde généralement à considérer que les caractéristiques socioéconomiques des parents sont pour beaucoup dans la sous-performance de nombreux enfants d’immigrés nés dans le pays d’accueil, des recherches tendent à indiquer que la transmission de la situation économique et sociale ne s’opère pas de la même manière chez les immigrés que parmi les populations majoritaires (Heath et al., 2008 ; Nauck, Diefenback et Petri, 1998)6.

Les résultats des différents groupes convergent globalement au fil des générations

Dans la plupart des pays étudiés, on constate que le niveau d’instruction tend à converger au fil des générations. Cette convergence devient bien visible lorsque l’on compare les différences entre générations dans chacun des deux groupes. En moyenne, dans les pays européens de l’OCDE, les enfants d’immigrés suivent une scolarité plus longue de 1.3 an par rapport à celle de leurs parents, contre 0.7 an d’écart chez les personnes nées dans le pays. La différence de niveau d’études, de l’ordre de 1.2 an au niveau de la génération des parents, s’abaisse à 0.7 an environ à la génération suivante. On voit donc que l’écart de formation au sein de la cohorte des enfants est plus réduit que celui observé chez leurs parents. Dans l’ensemble, cet écart a diminué pratiquement de moitié en l’espace d’une génération. En résumé, il y a indubitablement une convergence du niveau d’études entre enfants nés dans le pays de parents immigrés et enfants de parents nés dans le pays.

La barre est placée beaucoup moins haut pour les enfants d’immigrés

En plus d’être surreprésentés parmi les individus les moins instruits, les parents immigrés se retrouvent aussi plus facilement sans emploi et, lorsqu’ils travaillent ils exercent plus souvent qu’à leur tour une activité peu qualifiée (OCDE/Union européenne, 2015). Cependant, la mobilité intergénérationnelle est d’autant plus probable pour les enfants de tels parents.

Rien d’étonnant dès lors à ce que les enfants d’immigrés connaissent en moyenne, et à première vue, une mobilité plus importante que les autres, le seuil à franchir étant nettement plus bas en ce qui les concerne. Pour mieux révéler les schémas de mobilité suivis par les enfants nés dans le pays de parents immigrés par contraste avec ceux des enfants de parents nés dans le pays, il est par conséquent indispensable de comparer des individus qui partent du même point, c’est-à-dire dont les parents ont un niveau d’études identique. Les données du Programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves (PISA) nous montrent que l’amélioration des résultats scolaires associée à un niveau d’instruction parental plus élevé est moins marquée dans le cas des enfants d’immigrés que dans celui des enfants de parents nés dans le pays (chapitre 3).

En somme, s’il y a convergence au fil des générations entre les deux groupes, celle-ci est déterminée par l’élévation générale du niveau d’instruction, qui bénéficie surtout aux immigrés puisque, partant dans leur l’ensemble de plus loin, leurs chances de faire l’expérience d’une mobilité ascendante n’en sont que plus grandes.

Transmission du handicap entre les générations : une hérédité plus lourde chez les immigrés

Il est préoccupant de constater, dans de nombreux pays européens, que les enfants nés sur place d’immigrés peu instruits ont une moindre probabilité d’achever leurs études secondaires ou supérieures que les enfants de parents nés dans le pays ayant un bagage scolaire équivalent. À vrai dire, la relation est moins étroite chez les jeunes générations (les moins de 40 ans), ce qui tend à indiquer que la mobilité ascendante s’est renforcée dans le passé récent.

Il est préoccupant aussi qu’en Europe, les débouchés sur le marché du travail ne progressent au même rythme pour les enfants d’immigrés et pour les enfants de parents nés dans le pays quand le niveau d’instruction des parents s’élève. Les enfants nés dans le pays de parents peu instruits d’origine extracommunautaire ont peu ou prou les mêmes chances de décrocher un emploi que ceux dont les parents, peu instruits également, sont natifs du lieu. En revanche, avec un niveau d’instruction parentale intermédiaire le taux d’emploi des enfants de parents nés dans le pays gagne 10 points de pourcentage contre 5 points seulement pour ceux dont les parents sont nés hors de l’UE. Le constat est globalement le même lorsque les parents ont suivi des études poussées.

Les enfants nés dans le pays de parents immigrés ont de moindres chances de s’inscrire en études supérieures

D’une manière générale, qu’il s’agisse aussi bien des enfants d’immigrés que des enfants de parents nés dans le pays, ceux dont les parents n’ont pas fait de longues études ont peu de chances de s’inscrire dans l’enseignement supérieur. Ainsi, lorsque les parents n’ont pas atteint le deuxième cycle du secondaire, leurs enfants n’ont que 15 % de chances d’aller à l’université quand ils en auraient quatre fois plus, en moyenne, dans les pays de l’OCDE, si l’un des deux au moins avait suivi des études supérieures. Si l’on établit une distinction entre les niveaux de formation supérieure pour ne s’intéresser qu’aux plus élevés d’entre eux, le tableau est encore plus saisissant. La probabilité de décrocher au moins un master lorsque les parents ont tout au plus achevé le premier cycle du secondaire n’est que de 3 % ; elle multipliées par quatre si les parents ont suivi le second cycle du secondaire et par sept s’ils ont eux-mêmes fait des études supérieures.

Parallèlement à cela, la probabilité de connaître une mobilité descendante est faible pour ceux dont les parents ont un niveau d’instruction élevé. Ces enfants ont six fois moins de chances d’abandonner l’école au cours du premier cycle du secondaire, sinon avant, que si leurs parents avaient un niveau de formation inférieur.

Il est intéressant de constater que les enfants nés dans le pays de parents immigrés qui poursuivent des études post-secondaires sont peu enclins à s’engager dans une filière classique mais optent plus volontiers pour l’enseignement et la formation professionnels (chapitre 3). Une tendance qui demeure visible même après prise en compte de la formation des parents.

L’écart de taux d’emploi diminue à mesure que le niveau d’études augmente

Les conclusions des travaux antérieurs, et celles du chapitre 4 également, font clairement apparaître que même lorsque leurs parents ont un niveau de formation analogue – c’est-à-dire lorsque l’on tient compte de l’instruction reçue par eux – ce sont toujours les individus nés dans le pays de parents non originaires de l’UE qui s’en sortent le moins bien sur le marché du travail et qui ont le plus de difficultés à décrocher un emploi de qualité requérant un haut niveau de compétences. Avec cependant d’amples variations selon l’origine et le sexe. Pour prendre l’exemple de la France (Beauchemin, à paraître), le taux de chômage chez les fils d’immigrés algériens est pratiquement le double de celui enregistré pour le reste de la population masculine sept ans après la fin de la formation initiale (27 % et 14 %, respectivement). Le fossé est plus important encore entre les filles d’immigrés turcs et les femmes issues de la population née dans le pays, avec des taux de chômage de 44 % pour les premières contre 16 % pour les secondes. Des analyses à variables multiples nous montrent que ces écarts demeurent en partie présents après prise en compte des caractéristiques individuelles et familiales, en particulier chez les personnes d’origine extra-européenne. Il s’ensuit qu’il doit exister pour ces individus en particulier d’autres obstacles à surmonter, tenant à d’autres facteurs, qui pourraient donc en expliquer les résultats (relativement plus faibles) sur le marché du travail. Ces différences, dont la cause reste inconnue, sont peut-être la résultante de différences institutionnelles dans un contexte donné, d’un filtrage sélectif de la part des employeurs ou d’autres facteurs encore, comme des réseaux de relations limités ou une connaissance plus imparfaite du fonctionnement du marché du travail.

Le chapitre 4 nous enseigne également que, pour les individus nés dans le pays de parents non originaires de l’UE qui achèvent des études supérieures, le fossé en termes d’emploi par rapport aux enfants de parents nés dans le pays est bien plus étroit que pour ceux ayant suivi une formation moins poussée. Ainsi, avec un faible niveau d’instruction, les personnes issues de l’immigration extracommunautaire ont une probabilité d’avoir un emploi inférieur de 12 points de pourcentage à celle des personnes nées dans le pays. L’écart est ramené à 10 points pour ceux qui ont une formation intermédiaire et à 6 points pour ceux qui ont achevé des études supérieures. Si le niveau de formation d’un individu détermine en bonne partie sa situation sur le marché du travail d’une manière générale, il influence plus fortement encore le devenir professionnel des enfants d’immigrés.

Il demeure plus difficile de se hisser vers des emplois très qualifiés

Les enfants nés dans le pays de parents originaires de l’extérieur de l’UE connaissent une ascension professionnelle moins importante que ceux dont les parents sont nés dans l’UE ou que les enfants de parents nés dans le pays. Près d’un tiers des membres de ces deux derniers groupes parviennent à s’élever sur l’échelle professionnelle ; alors qu’en ce qui concerne les premiers, seul 1 individu sur 5 réussit à décrocher un emploi plus qualifié que celui de son père. Qui plus est, les rapports nationaux (OCDE, à paraître) révèlent de façon manifeste qu’avoir une solide formation amène moins fréquemment à un emploi qualifié lorsque l’on est enfant d’immigrés. Ces conclusions montrent que les emplois les plus prestigieux sont particulièrement difficiles à atteindre pour ces enfants.

Avoir des parents peu instruits est particulièrement préjudiciable pour la situation sur le marché du travail des enfants d’immigrés nés dans le pays

Si l’on compare des individus nés dans le pays de parents au niveau de formation similaire, il apparaît que le fait d’avoir des parents peu instruits se traduit par une mobilité ascendante moins prononcée pour les enfants d’immigrés que pour les enfants de parents nés dans le pays. De même un faible niveau d’instruction parentale obstrue davantage de perspectives professionnelles pour les premiers, a fortiori si leurs parents sont nés dans un pays ne faisant pas partie de l’UE, que pour les seconds. Pour être plus précis, les enfants nés dans le pays de parents nés en dehors de l’UE sont moins assurés d’avoir un emploi que ne le sont leurs pairs de mêmes âge, sexe et formation issus de la population née dans le pays, à quelques nuances près selon le pays considéré. En Autriche, en Suisse, en Espagne, en France, en Norvège et au Royaume-Uni, l’écart en matière d’emploi est ainsi de l’ordre de 5 à 10 points de pourcentage. En Belgique, leurs chances d’avoir un emploi sont inférieures de 18 points de pourcentage.

Cet état de fait peut s’expliquer de diverses manières. Pour commencer, parmi les individus peu instruits, les immigrés sont plus souvent qu’à leur tour du nombre de ceux dont le niveau d’instruction est extrêmement faible. Qui plus est, leurs revenus sont inférieurs à ceux de leurs homologues appartenant à la population née dans le pays (OCDE/Union européenne, 2015). Il est probable dès lors qu’ils ne soient pas en mesure d’investir autant qu’eux dans le développement du capital humain de leurs enfants. Le risque de pauvreté, le chômage et l’absence d’instruction élémentaire sont par conséquent susceptibles de s’additionner pour donner une plus forte proportion d’individus particulièrement menacés par l’exclusion sociale. Les barrières linguistiques ne font qu’ajouter au problème. Enfin, comme on le voit dans les chapitres 2 et 3, il a été démontré de manière probante que la présence, au sein de certains établissements, d’un grand nombre d’enfants dont les parents sont des immigrés peu instruits a un effet préjudiciable sur les résultats d’ensemble en matière de formation.

Les parents immigrés dotés d’une formation solide transmettent moins facilement cet avantage à leurs enfants

Dans le même temps, les immigrés qui ont un niveau d’études élevé se trouvent souvent dans l’incapacité de transmettre leur « bonne situation » à leurs enfants. Ce phénomène, connu sous le nom de « mobilité sociale perverse », se rencontre dans de nombreux pays (voir Heath, à paraître). Plusieurs explications peuvent être avancées. Tout d’abord, il est amplement démontré que les diplômes des immigrés eux-mêmes sont loin d’être appréciés à leur juste valeur sur le marché du travail du pays d’accueil, surtout lorsqu’il s’agit de diplômes étrangers. Il s’ensuit que les immigrés qui ont suivi une formation poussée ont moins de chances d’exercer un emploi très qualifié. Cependant, quand bien même ils disposent d’un tel emploi, cet avantage se transmet moins naturellement aux enfants que dans le cas de parents nés dans le pays. D’où, pour ces enfants, un plus grand risque de connaître une mobilité professionnelle descendante.

L’instruction reçue par les enfants d’immigrés : un puissant moteur d’intégration sur le marché du travail

S’il est vrai que, d’une manière générale, le lien entre le niveau d’instruction parental et le devenir professionnel des enfants est plus lâche chez les immigrés nés hors de l’UE pour un niveau d’études donné atteint par les enfants, ce niveau d’études a une grande importance : plus il est élevé, plus l’écart de taux d’emploi entre les enfants d’immigrés et les autres se resserre. Dit autrement, la formation est un moteur d’intégration professionnelle plus puissant pour les enfants d’immigrés que pour les enfants de parents nés dans le pays.

La situation des mères immigrées au regard du marché du travail entretient un lien étroit avec les résultats de leurs enfants, en particulier de leurs filles

Il semble que la participation au marché du travail des mères immigrées ait un effet notable sur les résultats de leurs enfants, plus encore que dans le cas des personnes nées dans le pays. Si le constat vaut pour les filles comme pour les garçons, le lien est particulièrement étroit en ce qui concerne les femmes dont les parents ne sont pas originaires de l’UE. Avoir, à l’âge de 14 ans, une mère professionnellement active (par opposition à une mère au foyer) accroît la probabilité d’emploi de ces femmes de 9 points de pourcentage, soit plus de deux fois le surcroît de probabilité mesuré pour les filles de parents nés dans le pays, qui est, lui, de 4 points.

Les mères peu instruites nées de parents immigrés ont de fortes chances de rester inactives

Non seulement les femmes nées dans le pays de parents immigrés ont, dans l’ensemble, des taux d’emploi relativement faibles, mais des éléments en provenance de plusieurs pays (OCDE, à paraître) montrent également que ces femmes sont plus enclines à quitter un emploi rémunéré, après la naissance de leur premier enfant, que celles issues de la population née dans le pays. Il semble que le coût des services de garde entre pour beaucoup dans leur décision – plus ces services sont onéreux, plus il y a de chances que le salaire qu’elles perçoivent, ou qu’elles escomptent, lui soit inférieur.

Les enfants des ressortissants de l’UE installés dans un autre pays de l’Union obtiennent de bons résultats

Constatation intéressante et nette, qui vaut aussi bien en ce qui concerne l’enseignement qu’en ce qui concerne le marché du travail, les enfants de « citoyens mobiles » (c’est-à-dire ceux dont les parents sont nés au sein de l’UE) s’en sortent plutôt mieux que leurs camarades nés de parents nés dans le pays. Cela est d’autant plus à souligner que les obstacles auxquels se heurtent les parents sont souvent les mêmes que ceux rencontrés par les immigrés venus de l’extérieur de l’UE – à commencer par le faible niveau d’instruction de beaucoup d’entre eux. Le contraste très net entre les deux groupes pour ce qui est des schémas de mobilité intergénérationnelle mérite un complément d’études.

Les moyennes masquent de fortes disparités entre les sexes et selon l’origine des parents

Les rapports par pays préparés aux fins du projet (OCDE, à paraître) ont porté sur des groupes bien précis et mis en lumière d’intéressants aspects en lien avec le sexe des individus et le groupe auquel ils appartiennent. On s’est aperçu en particulier que les filles d’immigrés savent tirer leur épingle du jeu dans le système éducatif, ce qui leur permet en règle générale de connaître une forte mobilité en termes de formation. Il n’est pas rare qu’elles atteignent un niveau d’études plus élevé que leurs frères et deviennent ainsi les membres les plus instruits de leur famille. En Suède comme aux Pays-Bas, les filles d’immigrés marocains se distinguent par une mobilité ascendante exceptionnelle. Cela nous montre que le capital humain relativement faible de la communauté d’appartenance – comme en l’occurrence chez les immigrés marocains – n’est pas en soi une entrave à la poursuite d’études. Au Canada et aux États-Unis, les enfants d’immigrés asiatiques font mieux que leurs pairs dont les parents sont nés dans le pays, ce qui n’est pas le cas des enfants d’immigrés originaires d’Amérique du Sud.

Cependant, nous l’avons vu précédemment, la réussite scolaire n’est pas toujours prolongée d’une réussite professionnelle, surtout chez les filles. Le fossé entre hommes et femmes est plus profond encore parmi les individus ayant un faible niveau d’instruction, puisqu’une sortie précoce du système d’enseignement conduit fréquemment les femmes à l’inactivité. Aux Pays-Bas, par exemple, parmi les immigrés peu instruits d’origine turque et marocaine, les hommes affichent des taux d’activité qui sont le double de ceux des femmes.

Même parmi le groupe des hommes dont les parents sont nés hors de l’UE et ont un niveau d’instruction relativement faible, il existe des différences de taille. Ainsi, ceux qui ont des parents originaires d’ex-Yougoslavie ont eu un parcours plutôt satisfaisant à l’école et sur le marché du travail. D’un certain point de vue, cela autorise à penser qu’une adaptation réussie est possible ; mais cela révèle en même temps que les résultats des autres groupes sont d’une médiocrité alarmante. L’une des questions qu’il importe d’approfondir est celle de savoir dans quelle mesure le succès relatif de groupes comme celui-ci peut être rattaché au niveau d’instruction des parents et aux raisons qui les ont poussés à émigrer.

Les rares éléments disponibles à propos des petits-enfants d’immigrés suggèrent une persistance des difficultés

Bien peu d’éléments d’information sont là pour nous renseigner au sujet des petits-enfants d’immigrés. Deux pays seulement possèdent des données des registres permettant d’isoler ce groupe, qui y est d’autre part suffisamment nombreux pour se prêter à une étude détaillée. Il s’agit de la Belgique et de la Suède. Dans ces deux pays, on observe que si l’écart continue de se resserrer, certains handicaps perdurent au fil des générations. En Belgique, le Monitoring socio-économique de 2017 (SPF Emploi, Travail et Concertation sociale and UNIA, 2017), fournit quelques chiffres élémentaires sur l’intégration des jeunes nés dans le pays de deux parents nés avec la nationalité Belge et au minimum un des grands-parents né avec une nationalité étrangère – chiffres tirés du croisement de différents registres. On voit par exemple que le taux de chômage de ces jeunes dont au minimum un des parents est né avec une nationalité hors UE est trois fois supérieur à celui des jeunes dont les deux parents et quatre grands-parents sont nés avec la nationalité Belge. Quant aux personnes qui ont au minimum un grand-parent né avec une nationalité hors UE, le rapport est doublé. En Suède, Hammarsted (2009) s’est intéressé aux revenus des immigrés, de leurs enfants nés dans le pays et de leurs petits-enfants, qu’il a confrontés à ceux de leurs homologues d’ascendance suédoise. Il s’est aperçu que les revenus des grands-parents immigrés – venus pour la plupart d’autres pays européens pour travailler en Suède – étaient supérieurs à ceux des natifs du pays mais il a constaté en même temps qu’une inversion s’était produite à la génération suivante et que l’écart a perduré au niveau des petits-enfants.

2. Quels facteurs favorisent, ou freinent, la mobilité entre les générations chez les individus nés dans le pays de parents immigrés ?

L’éducation de la petite enfance, l’orientation tardive et le soutien des enseignants

Les services d’éducation des jeunes enfants – dans la mesure où ils sont de bonne qualité, accessibles au plus grand nombre et exempts de ségrégation – peuvent favoriser la mobilité intergénérationnelle et ce sont souvent aux enfants d’immigrés qu’ils profitent le plus largement. Ceux de ces enfants qui ne pratiquent pas la langue du pays d’accueil dans le cercle familial ou dont les parents ont un faible niveau d’instruction gagnent tout particulièrement à fréquenter les structures d’éducation et d’accueil des jeunes enfants (EAJE), où ils peuvent profiter d’un bain précoce dans la langue d’enseignement et recevoir l’aide susceptible de leur faire défaut à la maison (Schnepf, 2004). Les parents eux-mêmes peuvent avoir intérêt à se rapprocher de ces structures, dont beaucoup proposent des services annexes, comme le suivi médical, et sont en mesure de les mettre en relation avec d’autres structures d’aide sociale. Il n’est pas rare cependant que les enfants d’immigrés soient sous-représentés dans l’EAJE, tout particulièrement dans la tranche d’âge des 2-4 ans, qui correspond à une période absolument déterminante.

Si l’on s’en tient aux données du PISA pour 2015, il apparaît qu’à l’échelle de l’OCDE, 41 % des enfants d’immigrés âgés de 15 ans pratiquent chez eux une langue qui n’est pas celle du pays où ils vivent. Ces jeunes accusent par ailleurs un retard par rapport à leurs camarades si l’on considère les résultats obtenus en lecture dans le cadre de cette enquête. Les recherches indiquent en outre que, dans bien des cas, l’orientation vers des filières de second ordre ne dépend pas des seules compétences des élèves mais aussi du milieu socioéconomique dont ils sont issus, tout particulièrement s’il s’agit d’enfants d’immigrés. Enfin, les compétences des enseignants et leur manière de se comporter vis-à-vis de ces enfants ont également leur importance.

Les attentes des parents, leurs compétences en langue et leur connaissance du système scolaire

Le soutien apporté par les parents joue un rôle essentiel dans la réussite à l’école et au-delà et cependant, nombreux sont les pères et mères à s’impliquer trop peu dans la scolarité de leurs enfants. Bien que cela soit sans doute dû d’abord à la situation socioéconomique des individus et non à leur statut d’immigré en tant que tel, les parents immigrés ont souvent plus de mal à s’investir en raison, entre autres, des obstacles linguistiques et d’une certaine ignorance de la manière dont fonctionnent le système éducatif et le marché du travail. Au surplus, et là encore à cause de la barrière de la langue, ils hésiteront peut-être davantage à entretenir un dialogue avec les enseignants et seront dès lors moins à même d’intervenir en temps opportun si leurs enfants ont besoin d’un soutien scolaire. Les parents peu instruits, surtout, seront sans doute moins susceptibles de fournir une aide à leurs enfants à la maison ou mal à l’aise dans les échanges qu’ils pourront avoir avec le personnel enseignant au sein des établissements (chapitre 2).

Les éléments dont on dispose donnent en outre à penser que le nombre d’années que les parents ont passées dans le pays d’accueil avant la naissance de leurs enfants a une incidence positive sur le devenir scolaire de ceux-ci, du fait notamment d’une meilleure connaissance de la langue (Worswick, 2004; Nielsen and Schindler Rangvid, 2012; Smith, Helgertz and Scott, 2016). Une maîtrise correcte de cette langue par les parents est susceptible d’exercer une influence positive sur le niveau d’études des enfants, en particulier si elle est déjà acquise dans leur jeune âge. La connaissance que les parents possèdent du système éducatif pourrait déterminer la qualité du soutien et de l’accompagnement qu’ils sont en mesure d’assurer à leurs enfants durant leur scolarité, spécialement lorsqu’ils ont la possibilité de choisir où les scolariser ou doivent décider de bonne heure de leur orientation. Ainsi, l’absence de renseignements essentiels sur ces sujets peut concourir à renforcer le lien entre le niveau de formation des parents et celui des enfants.

Les aspirations des parents immigrés et de leurs enfants sur le plan scolaire se révèlent être généralement ambitieuses (voir, par exemple, Beauchemin, à paraître). Les résultats de l’enquête PISA de l’OCDE nous apprennent également que les élèves immigrés et leurs parents visent souvent plus haut que les familles nées dans le pays. À titre d’exemple, dans plusieurs pays, les parents d’élèves immigrés se montrent plus enclins à espérer que leur enfant décroche un diplôme universitaire que ne le font les parents d’élèves non issus de l’immigration. À situation socioéconomique identique, la différence entre les élèves issus de l’immigration et les autres au regard des attentes éducatives des parents se fait plus accusée encore. Cela n’est pas anodin, sachant que les élèves qui ont des ambitions élevées mais réalistes quant à leur parcours scolaire s’appliquent plus volontiers dans leurs apprentissages et savent mieux exploiter les possibilités qui s’offrent à eux pour parvenir au but qu’ils se sont donné. Avoir de hautes ambitions est une condition préalable fondamentale pour surmonter un handicap de départ et faire en cela preuve de résilience. Ces ambitions doivent cependant se doubler de savoirs concrets pour que les objectifs visés puissent se transformer en résultats tangibles.

La concentration du handicap socioéconomique au niveau du quartier et de l’école

Les éléments ne manquent pas pour montrer que le fait de grandir dans un quartier défavorisé a des conséquences néfastes sur le devenir professionnel. On apprécie encore assez mal l’incidence qu’une forte concentration d’immigrés dans un quartier donné peut avoir sur la mobilité de leurs enfants nés dans le pays d’accueil. Les travaux ayant visé à identifier des facteurs de ségrégation par l’habitat propres à l’immigration ont révélé que la portée de cette ségrégation était largement fonction des ressources économiques et sociales des communautés d’immigrés (ressources qui sont généralement propres à chaque groupe).

De la même manière, les résultats de l’Enquête PISA de l’OCDE laissent penser que les enfants d’immigrés se concentrent partout dans un petit nombre d’établissements scolaires. Il est intéressant de noter que ce n’est pas tant cette concentration proprement dite qui semble importer que sa conjonction avec un faible niveau d’instruction des parents. En Europe, les deux phénomènes se superposent fréquemment (on constate autrement dit une forte concentration de familles immigrées peu instruites dans certaines écoles) ; ce qui n’est pas autant le cas dans les pays de l’OCDE qui, tel le Canada, ont été peuplés par l’immigration (Lemaître, 2012).

Les réseaux de relations

Le passage de l’école à la vie active est présenté dans la littérature spécialisée comme une étape critique pour les individus nés dans le pays de parents immigrés, qui rencontrent souvent moins de succès que les autres dans leur recherche d’emploi. Dans la plupart des pays, les différences observées à cet égard ne tiennent pas à un écart de niveau de formation. Le manque de réseaux suffisamment étendus pourrait être un frein à l’entrée sur le marché du travail des jeunes nés de parents étrangers, et plus encore si ces derniers ne peuvent faire jouer leurs propres relations en faveur de leurs enfants. En effet, et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de s’insérer pour la première fois sur le marché du travail, l’appui et le carnet d’adresses des parents se révèlent dans bien des cas d’une importance capitale.

La concentration des immigrés et de leurs enfants dans certaines professions et certains secteurs d’activité serait elle aussi nuisible à la promotion sociale par le travail. Toutefois, les analyses détaillées consacrées à la répartition de ces enfants en fonction de leur profession et au degré de corrélation entre celle-ci et celle de leurs parents sont encore rares.

La discrimination

La discrimination est un obstacle à la mobilité entre les générations que l’on a tendance à sous-estimer. Les études dites de testing reposant sur l’utilisation de CV fictifs montrent qu’une personne née dans le pays mais portant un nom à consonance étrangère devra fréquemment soumettre trois à quatre fois plus de candidatures qu’une autre ayant un profil similaire mais un patronyme « du terroir » avant d’être conviée à un entretien d’embauche. Qui plus est, les enfants nés dans le pays se montrent plus sensibles à cette discrimination et moins susceptibles de l’accepter que leurs parents immigrés – dans les pays européens de l’OCDE du moins (Heath, Liebig et Simon, 2013). Cela peut nuire au développement chez eux d’un sentiment d’appartenance nationale et à leur investissement dans la vie du pays d’accueil, avec des répercussions négatives non seulement sur la mobilité sociale mais aussi sur la cohésion de la société dans son ensemble. Il convient également de noter que les enfants des immigrés semblent réagir à ces expériences d’discrimination, à moins en partie, en envoyant plus de CV que leurs homologues de parents nés dans le pays.

3. Que peuvent faire les pouvoirs publics ?

Même si les interventions visant à améliorer le sort des jeunes dans leur ensemble toucheront également ceux qui sont nés dans le pays de parents immigrés et leur seront profitables, il peut s’avérer nécessaire d’intervenir de manière ciblée pour remédier aux difficultés auxquelles ils se heurtent plus spécifiquement. Ainsi, beaucoup d’entre eux ont grandi dans un environnement où les parents sont mal renseignés sur la manière de fonctionner du marché du travail dans le pays d’accueil ou ne peuvent mobiliser des réseaux de relations vraiment susceptibles de faciliter la recherche d’un premier emploi. Il semble de plus, au vu de ce que l’on a pu observer dans plusieurs pays de l’OCDE, que les politiques actives du marché du travail produisent souvent des effets différents sur les individus selon qu’ils sont immigrés ou nés dans le pays (OCDE, 2014). On ignore cependant dans quelle mesure il en va de même pour leurs enfants nés dans le pays d’accueil. Si les aides salariales se sont avérées plutôt efficaces s’agissant de faciliter l’accès des immigrés à un emploi régulier dans différents pays, d’autres instruments, comme les subventions à l’apprentissage, pourraient faire de même à l’égard de leurs enfants défavorisés.

Cela étant, quelques pays disposent de politiques destinées spécialement aux jeunes nés sur leur territoire de parents immigrés. Le fait est que des politiques du marché du travail aussi ciblées peuvent être de nature à renforcer les stéréotypes. Il est possible toutefois, en procédant de manière indirecte – par exemple en visant les jeunes défavorisés en général – de mener des interventions dont ces jeunes issus de l’immigration seront les principaux bénéficiaires dans la mesure où l’on s’adressera à un groupe parmi lequel ils sont très régulièrement présents en surnombre. Renforcer la transparence et veiller à ce que chaque enfant dispose de tous les renseignements nécessaires sont deux préalables indispensables pour que de tels programmes portent du fruit.

Enseignements pour l’action publique

Nonobstant les mises en garde que nous venons de formuler, plusieurs enseignements se dégagent sur le plan de la politique à mener pour résoudre les problèmes liés à la promotion sociale des enfants d’immigrés par rapport à la génération de leurs parents qui ont été exposés dans la section précédente.

Favoriser l’intégration des parents immigrés

Un premier enseignement, assez clair, à retenir a trait aux mesures propres à faciliter l’intégration des parents immigrés à travers l’enseignement et la formation, lorsqu’il y a lieu, et, de façon plus générale, par une action en faveur de l’insertion sur le marché du travail. L’effet d’entraînement sur les résultats de leurs enfants en sera important, en particulier dans le cas des femmes. Mobiliser et soutenir ces parents – en particulier les mères, qui sont souvent les oubliées des mesures en faveur de l’intégration dans les pays de l’OCDE et de l’UE (OCDE, 2017) – constitue donc un préalable absolument indispensable pour que ces enfants connaissent une mobilité ascendante. Il faut en parallèle que les parents immigrés soient incités, et rendus aptes, à suivre de plus près la scolarité de leurs enfants. Dans ce contexte, il conviendrait d’accorder une attention particulière à la question de l’accès à l’EAJE, et de la fréquentation de ces services, par les enfants de mères immigrées peu instruites.

Favoriser la mobilité par des interventions précoces et la promotion de l’excellence

Un meilleur accès aux services d’éducation de la petite enfance, en premier lieu pour les enfants défavorisés rencontrant des obstacles d’ordre linguistique, non seulement permettrait aux mères de rentrer sur le marché du travail mais est également susceptible d’apporter beaucoup aux enfants eux-mêmes – la preuve en a été faite dans plusieurs pays de l’OCDE. Ces pays sont nombreux à avoir pris des mesures exprès pour aider les enfants qui se heurtent à de tels obstacles, mesures qui reposent généralement sur un dépistage linguistique à la maternelle associé à une remise à niveau (pour une vue d’ensemble des politiques, en anglais, voir : www.oecd.org/els/mig/Policies-to-foster-the-integration-of-young-people-with-a-migrant-background.pdf)

Pour favoriser la mobilité entre les générations chez les enfants d’immigrés, il faut aussi promouvoir l’excellence. La fréquentation de l’enseignement supérieur marque un tournant décisif sur le plan de l’égalité des chances dans la vie active. Il reste essentiel de faciliter l’accès aux écoles réputées sachant que l’établissement fréquenté et le cursus suivi contribuent à déterminer la réussite des individus. Les établissements d’élite sont pour ainsi dire fermés aux élèves modestes, d’abord en raison du coût de la scolarité dans certains pays mais aussi parce que l’intégration de ces établissements demande en règle générale une préparation particulière. Mal informés et disposant de moyens limités, certains jeunes optent pour une filière post-secondaire plus courte ou s’inscrivent dans une école moins exigeante leur donnant rapidement accès à un emploi au bas de l’échelle, malgré des perspectives professionnelles moins engageantes. Parmi les mesures mises en œuvre pour remédier à cet état de fait, citons les admissions en université sur critères élargis, destinées à éviter que des candidats très prometteurs issus d’un milieu défavorisés soient écartés lors du processus de sélection initial (voir par exemple Mountford-Zimdars, Moore et Graham, 2014). Les jeunes qui bénéficient d’un tel traitement peuvent voir leur candidature examinée de façon plus attentive et ne pas être refusés au seul motif de leurs résultats potentiels ou de leur relevé de notes ; ils peuvent aussi avoir la garantie d’être reçus en entretien, un entretien dont les modalités peuvent varier en fonction de la discipline visée.

Parmi les initiatives en ce sens prises dans les pays de l’OCDE, citons, en ce qui concerne la France, le programme « Pourquoi pas moi », lancé par l’école de commerce ESSEC et proposé aujourd’hui dans plusieurs autres filières d’excellence (sous le nom de « Cordées de la réussite »). Le programme consiste en un système de mentorat pour les lycéens, qui se double d’ateliers. 90 % des participants entrent en études supérieures, contre une moyenne de 75 %, et les membres des Cordées ont deux fois plus de chances d’intégrer une grande école (Accenture, 2012). Dans la même veine, aux États-Unis, le College Coach Program (CCP), a permis aux élèves de douze lycées publics de Chicago de recevoir un soutien pour mener à bien leur inscription dans l’enseignement post-secondaire. Ces élèves ont eu 13 % de chances supplémentaires de voir leur démarche aboutir que ceux qui n’ont pas reçu l’aide d’un mentor et 24 % de chances supplémentaires d’être admis dans une filière longue non sélective plutôt que dans une filière courte (Stephan et Rosenbaum, 2015). Même si les deux initiatives ne ciblent pas spécifiquement les enfants des immigrés, elles visent à toucher les enfants issus des milieux défavorisés dans lesquels les enfants des immigrés sont souvent surreprésentés.

Dans l’ensemble, pour les individus nés dans un pays donné, le système éducatif est susceptible d’atténuer le handicap socioéconomique et sa transmission d’une génération à l’autre. Des établissements qui fonctionnent bien, des enseignants de qualité et un soutien ciblé sont autant de facteurs qui contribuent à améliorer l’environnement scolaire (OCDE, 2015). Le niveau d’instruction est un résultat important qui doit être pris en considération mais les difficultés que rencontrent les élèves issus de milieux défavorisés, longtemps déjà avant la fin des études, sont susceptibles d’avoir des conséquences à long terme. Autrement dit, les pays qui ne parviennent pas à réduire le déterminisme lié à la situation socioéconomique pendant et avant la scolarité obligatoire pourraient avoir plus de mal à garantir l’égalité des chances pour tous les jeunes au moment de leur entrée sur le marché du travail. Sachant que les enfants d’immigrés se retrouvent souvent dans des filières d’enseignement peu valorisantes, sont moins bien accompagnés par leurs parents et manquent de modèles à imiter, il apparaît particulièrement important de garantir une porosité suffisante au sein du système scolaire pour leur permettre d’intégrer des filières d’enseignement secondaire plus prestigieuses ou d’accéder à l’enseignement supérieur.

Lutter contre la discrimination et promouvoir la diversité

La plupart des pays de l’OCDE ont pris des mesures afin de lutter contre les pratiques de recrutement à caractère discriminatoire, même si l’ampleur et la portée des mesures varient considérablement. La plus courante consiste à ouvrir des voies de recours en justice. De nombreux pays ont par exemple adopté une législation anti-discrimination et créé des organismes chargés d’en suivre l’application. Dans les pays qui ont été peuplés par l’immigration, comme l’Australie, le Canada et les États-Unis, cette législation remonte à plusieurs décennies déjà. En ce qui concerne l’Union européenne, la directive relative à l’égalité raciale (2000/43/CE) a donné une impulsion décisive.

Plusieurs pays de l’OCDE ont aussi mis à l’essai des politiques de discrimination positive et d’équité en matière d’emploi. Il ne s’agit plus seulement de réprimer les actes de discrimination mais de tenter d’uniformiser les « règles du jeu » en éliminant les obstacles qui barrent l’accès au marché du travail et bloquent l’ascension professionnelle des individus. Il arrive fréquemment que ces politiques soient assorties d’objectifs chiffrés, cependant les quotas proprement dits sont rares. Certains pays, comme l’Allemagne, la Finlande, la France et la Norvège, ont expérimenté le CV anonyme. Il semblerait que, bien conçus et correctement utilisés, ces outils puissent contrer efficacement les pratiques de recrutement discriminatoires (Heath, Liebig et Simon, 2013).

De plus en plus de pays de l’OCDE se dotent d’instruments destinés à promouvoir la diversité. En France, par exemple, les entreprises ont la possibilité de passer un audit qui déterminera si leurs pratiques d’embauche et de promotion sont équitables. Si elles satisfont à six critères, elles obtiendront le « label diversité », délivré par l’État. Ces critères sont les suivants : l’engagement effectif de l’entreprise en faveur de la diversité ; l’implication active des partenaires sociaux au sein de l’entreprise ; l’application de procédures équitables de gestion des ressources humaines ; la communication sur la diversité ; l’adoption de mesures publiques concrètes en faveur de la diversité ; et l’existence de procédures d’évaluation des pratiques ayant cours. De manière analogue, la Belgique accorde une distinction aux entreprises qui se montrent soucieuses de la diversité, tandis qu’au Canada les employeurs bénéficient d’une aide pour faire face aux défis liés à l’emploi d’une main-d’œuvre venue d’horizons différents, aide qui se traduit par des formations et un accompagnement spécifiques devant leur permettre d’ajuster leurs pratiques de recrutement et de maintenir les primo-arrivants dans l’emploi. Au niveau de l’UE, un nombre croissant de pays introduisent des « chartes de la diversité », dont les signataires s’engagent à promouvoir la diversité à travers leurs pratiques de recrutement et de gestion des carrières. Signalons de même la récente initiative européenne Employers together for integration (Employeurs unis pour l’intégration). On ne peut exclure toutefois un phénomène d’autosélection, sachant que ce sont des entreprises déjà engagées qui se rallient le plus volontiers aux actions de ce genre (Heath, Liebig et Simon, 2013 ; OCDE, 2008 ; OCDE, 2007).

D’une manière générale, ces mesures ont d’abord et surtout pour effet de sensibiliser le public avant même de contribuer directement, chacune à sa manière, à faire reculer la discrimination ou à promouvoir l’égalité des chances. Ce constat vaut en particulier pour les contraintes légales. Il apparaît que les comportements discriminatoires ne sont pas systématiquement dictés par des préférences personnelles mais procèdent souvent de préjugés négatifs à l’égard des immigrés et de leurs enfants, ce qui donne à penser qu’une parole publique équilibrée sur ces populations et leur intégration contribue à la lutte contre la discrimination (Heath, Liebig et Simon, 2013). Les immigrés peuvent de leur côté manifester aux employeurs leur volonté de s’intégrer par une participation à des activités bénévoles ou par d’autres engagements témoignant d’un investissement dans la vie sociale du pays dans lequel ils se sont installés. Une étude menée en Belgique à l’aide de candidatures fictives révèle, par exemple, que cet investissement dans la société réduit, voire annihile, la discrimination à l’égard de demandeurs d’emploi immigrés. Alors que dans le cas d’individus qui ne font pas de bénévolat, les candidats nés dans le pays sont convoqués à deux fois plus d’entretiens que les candidats immigrés, aucune inégalité de traitement similaire n’a été décelée parmi ceux qui indiquent avoir des engagements de cette nature (Baert et Vuljic, 2016).

La promotion de la diversité suppose également de s’attaquer au problème de la ségrégation résidentielle et scolaire. Il ne semble pas qu’il y ait de remède miracle en l’occurrence, en revanche il est certainement nécessaire d’intervenir sur plusieurs fronts à la fois au moyen de mesures concernant le logement et l’enseignement et destinées à éviter une concentration du handicap socioéconomique.

Conseiller et accompagner

Nous l’avons dit, les enfants d’immigrés ont généralement des réseaux relativement peu étendus et une connaissance relativement faible du fonctionnement du marché du travail. L’action des pouvoirs publics peut venir corriger ce défaut, par exemple à travers un renforcement des services de conseil. En effet, les programmes de mentorat se sont révélés extrêmement efficaces, et le sont de plus en plus, à l’égard des nouveaux arrivants, mais ils pourraient aussi être utiles aux enfants d’immigrés, nés pour certains dans le pays d’accueil, se trouvant confrontés à ces obstacles. Ces mesures pourraient aussi avoir comme effet corolaire notable de faire grandir la cohésion sociale.

Donner le secteur public pour modèle

Si le secteur public et, en particulier, l’administration – en raison de la nature des emplois proposés – sont souvent hors de portée pour les immigrés adultes, ils peuvent jouer un rôle clé dans l’intégration de leurs enfants et favoriser sensiblement la mobilité intergénérationnelle. Outre un éventail élargi de possibilités professionnelles offert aux individus, on peut en escompter d’autres bienfaits encore. En premier lieu, la présence de fonctionnaires issus de l’immigration favorise la diversité au sein des institutions publiques et participe à une meilleure compréhension des besoins des immigrés et de leurs enfants. Ensuite, le regard que le grand public porte sur ces enfants dépend de leur « visibilité » dans la vie quotidienne et du contexte dans lequel ils se rendent « visibles ». Les enseignants, agents de police ou administrateurs d’ascendance étrangère montrent que les immigrés font partie intégrante de la société et ils servent de modèle aux autres jeunes nés dans le pays de parents immigrés. Enfin, en prenant l’initiative d’offrir un emploi à ces personnes, le secteur public fait lui-même office de modèle pour les employeurs du privé.

De fait, il s’agit là d’un domaine dans lequel les pays se montrent particulièrement actifs, et même de plus en plus ; une douzaine de Membres de l’OCDE ont pris des mesures pour promouvoir l’emploi d’enfants d’immigrés dans le secteur public (pour une vue d’ensemble des politiques, en anglais, voir : www.oecd.org/els/mig/Policies-to-foster-the-integration-of-young-people-with-a-migrant-background.pdf). Les moyens les plus divers sont utilisés, des campagnes d’information et de publicité spécialement destinées à ces personnes en Allemagne, aux mesures plus générales prises dans les pays scandinaves à l’effet d’obliger les employeurs du secteur public à faire des efforts particuliers en direction de cette catégorie de population dans le cadre de leurs recrutements. D’autres pays, comme les États-Unis et le Royaume-Uni ont adopté depuis longtemps déjà des politiques de discrimination positive en faveur des jeunes défavorisés pris dans leur ensemble.

Conclusion

Offrir un avenir meilleur à leurs enfants est l’un des premiers buts poursuivis par les individus qui décident de partir s’installer dans un autre pays. Les immigrés se heurtent, sur le marché du travail, à de nombreux obstacles liés au fait qu’ils sont dépourvus de certaines compétences et connaissances propres au pays d’accueil et de réseaux de relations suffisamment étendus. Ils sont, du reste, facilement prêts à accepter le handicap qui en résulte au plan professionnel, et qui est manifeste au regard de nombreux indicateurs, pourvu qu’un avenir meilleur s’ouvre à leurs enfants, lesquels enfants ne devraient pas connaître les mêmes difficultés puisqu’ils ont grandi et suivi leurs études dans ce pays. De fait, l’ascension sociale des individus nés dans le pays de parents immigrés et la cohérence de leurs résultats avec ceux de leurs homologues nés de parents eux-mêmes nés dans les pays sont considérées à bon droit comme les révélateurs du succès à long terme des politiques d’intégration.

À cet égard il est heureux que le fossé entre les enfants d’immigrés nés dans le pays et leurs pareils issus de la population née dans le pays se soit nettement réduit par rapport à la génération précédente, en ce qui concerne tant le système éducatif que le marché du travail. Il est préoccupant en revanche que ce progrès soit dû à la mobilité sociale entre les générations de l’ensemble des individus ayant des parents peu instruits, groupe où les immigrés sont largement surreprésentés. À conditions de départ analogues, les enfants d’immigrés originaires de l’extérieur de l’UE connaissent une mobilité ascendante moins importante que les enfants de parents nés dans le pays. Fait surprenant, c’est l’inverse que l’on observe pour ceux dont les parents sont nés dans un pays de l’UE. S’agissant d’eux, l’intégration est une belle réussite du point de vue transgénérationnel – ce qui est une bonne nouvelle pour le marché du travail européen et, de façon plus générale, pour la circulation des personnes au sein de l’UE.

La persistance d’obstacles réputés interdire la même réussite à ceux dont les parents sont nés en dehors de l’UE – malgré une bonne volonté avérée – doit retenir l’attention des pouvoirs publics, ne serait-ce que parce que ce groupe s’accroît à peu près partout. On note toutefois de nettes disparités. Dans la plupart des pays de l’UE et de l’OCDE, les filles d’immigrés surpassent les fils d’immigrés au plan scolaire, mais sont surpassées par eux sur le marché du travail. D’autre part, les enfants d’immigrés venus de certaines régions semblent connaître davantage de difficultés que les autres – une tendance qui se vérifie partout, tant en Europe qu’en Amérique du Nord, quand bien même le contexte et les groupes concernés sont très différents. Cela prouve certes qu’il n’y a pas d’obstacle insurmontable mais aussi que la situation de certains sous-groupes est plus dramatique encore que ne le suggèrent les moyennes, en particulier dans le cas des hommes pour qui la mobilité intergénérationnelle sur le plan de la formation est particulièrement faible. Il est tout aussi important de constater, à partir des maigres éléments dont on dispose au sujet des petits-enfants d’immigrés, que le handicap semble persister en partie parmi les petits-enfants des immigrés (c’est-à-dire qu’ils ont des résultats inférieurs à ceux de leurs homologues avec des grands-parents nés dans le pays) malgré une amélioration incontestable de la situation au fil des générations. En tout état de cause, cette question demande à l’évidence à faire l’objet d’un complément d’études. Une partie de la solution au problème semble se trouver dans la lutte contre la discrimination, notamment contre la discrimination institutionnelle, dont l’ampleur est sous-estimée dans l’éducation comme sur le marché du travail. Remédier à la concentration du handicap socioéconomique au niveau des quartiers et des écoles où il y a une forte présence d’immigrés est un autre angle d’attaque, même si l’entreprise s’avère souvent ardue et coûteuse.

En dernier lieu, et peut-être est-ce là l’essentiel à retenir de l’étude, les investissements consacrés dès le départ à l’intégration des parents immigrés se rentabilisent à la génération suivante. Ils peuvent par conséquent être considérés comme des investissements à long terme, consentis en vue non seulement de mieux exploiter le potentiel des enfants d’immigrés mais aussi de renforcer la cohésion sociale. Un rôle déterminant à cet égard revient aux mères immigrées, que l’on a tendance à négliger dans les mesures prises en faveur de l’intégration. Aider chacun des parents à prendre pleinement sa place dans la société du pays d’accueil et à y être autonome est un préalable important à la réussite de leurs enfants, qui forment au demeurant une part toujours plus grande de la population de l’OCDE et de l’UE.

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Notes

← 1. Faute de données concernant les pays non européens membres de l’OCDE, les résultats empiriques rapportés ici concernent pour beaucoup les pays de l’UE et les pays européens membres de l’OCDE.

← 2. Les enfants qui ont un parent né dans un pays de l’UE et l’autre parent né dans un pays en-dehors de l’UE sont considérés comme ayant des parents nés dans l’UE.

← 3. On évitera dans le présent rapport d’employer le terme, néanmoins courant, « d’immigrés de deuxième génération » qui tend à conférer au statut d’immigré un caractère héréditaire. Ce terme est au surplus erroné au regard des faits puisque les individus qu’il sert à désigner ne sont pas des immigrés étant donné qu’ils sont nés dans le pays où ils vivent. D’ailleurs, dans certains pays d’immigration de la zone OCDE comme l’Australie et le Canada, ils sont généralement désignés comme « Australiens/Canadiens de deuxième génération ». C’est l’expression « individus nés dans le pays de parents immigrés », non connotée, qui a été retenue ici.

← 4. Le contexte macroéconomique a son importance en ce qui concerne la mobilité intergénérationnelle ascendante. Celle-ci est en effet portée par la croissance économique en ce sens que les gains de productivité sont un facteur fondamental déterminant la progression des salaires et l’élévation des niveaux de vie. Avec le temps, la croissance de la productivité globale et des niveaux de salaire font que les enfants tendent, dans l’ensemble, à avoir une situation meilleure que celle de leurs parents.

← 5. Voir par exemple : Ammermuller, 2005 ; Crul et Schneider, 2009 ; Heath et al., 2008 ; Marks, 2005 ; Schnepf, 2004 ; Van de Wefhorst et Van Tubergen, 2007.

← 6. De nombreux auteurs, comme Heath et al. (2008), parlent à cet égard de « pénalité ethnique ».