42. Étude de cas : réflexion de CDC sur la mobilisation des investissements commerciaux

Abhinav Sinha
CDC

Note : À compter du 4 avril 2022, CDC change de nom et devient British International Investment.

  • Le défaut de financement de la technologie numérique ne permet pas aux pays en développement d’avoir un accès de qualité et abordable à l’internet.

  • Selon les estimations, 100 milliards USD seraient nécessaires sur le seul continent africain pour parvenir à un accès universel au haut débit à l’horizon 2030. Les institutions de financement du développement peuvent stimuler les investissements commerciaux par des financements de démarrage motivés par l’impact social.

  • Les investisseurs devraient établir une distinction entre les entreprises et infrastructures numériques – dont les dossiers justificatifs et profils de risque sont bien connus du milieu du financement commercial – et les entreprises numériques de rupture - qui relèvent les défis du développement à l’aide de nouvelles technologies impliquant une approche plus tolérante au risque.

  • Les idées fausses peuvent conduire à sous-estimer la nécessité d’effectuer des investissements d'impact et diverses solutions devraient être envisagées, notamment le financement concessionnel et l'assistance technique, pour combler le déficit de financement dans les scénarios de risques les plus élevés.

Un accès abordable et de qualité à l’internet est déterminant pour le développent, tant pour stimuler la croissance des entreprises et économies locales (Katz et Callorda, 2019[1]) que pour améliorer l’accès à l’éducation, à la santé et aux services bancaires et publics. Cependant, près de la moitié de la population mondiale n’est pas connectée à l’internet et pour beaucoup d’autres personnes, la connexion est coûteuse et de mauvaise qualité. Les besoins de financement des infrastructures numériques ne sont pas satisfaits. Selon les estimations, 100 milliards USD seraient nécessaires sur le seul continent africain pour parvenir à un accès universel au haut débit à l’horizon 2030 (Banque mondiale, 2021[2]).

CDC, l’institution de financement du développement (IFD) du Royaume-Uni, a investi près de 700 millions USD dans le secteur des technologies numériques pour soutenir une centaine d’entreprises en Afrique et Asie du Sud. Il y a plus de vingt ans, à une période où la plupart pensaient que le concept de téléphonie mobile ne fonctionnerait pas en Afrique, les investissements de CDC ont soutenu la croissance de Celtel, un opérateur de téléphonie mobile africain qui compte 8 millions de clients dans 13 pays africains. Aujourd’hui, plus de 100 opérateurs de téléphonie mobile sont présents sur le continent. Alors que les investisseurs commerciaux considéraient que le marché africain était négligeable ou trop difficile à appréhender, Celtel a donné naissance à un nouveau marché à l’impact considérable sur le développement.

Cette expérience montre combien le soutien d’une IFD permet de mobiliser les investissements qui s’imposent, mais font défaut dans les marchés émergents. Durant les cinq dernières années, l'intensification des investissements a permis à CDC d’enrichir ses connaissances sur les besoins de financement de la transformation numérique au service du développement. Sur la base de ces expériences, cet article examine tout d’abord les domaines de l'espace numérique qui peuvent bénéficier de la participation des IFD et, dans un deuxième temps, les types de financement requis et les différents acteurs susceptibles de les apporter.

Le groupe CDC se concentre sur trois domaines d’investissement : les infrastructures numériques, les entreprises nées à l’ère du numérique et faisant appel au numérique, et les entreprises numériques de rupture. Leur facteur distinctif est le niveau de risque : celui-ci est généralement moins élevé dans le cas de l’investissement dans les infrastructures numériques et plus élevé s’agissant des entreprises utilisant les technologies numériques. Il convient cependant de nuancer le propos. Les infrastructures et la plupart des entreprises numériques se prêtent à la fois à un financement par fonds propres et par emprunts. Mais, en raison du caractère expérimental des entreprises numériques de rupture, elles ne peuvent généralement bénéficier que d’investissements par fonds propres. Cette section donne des exemples des trois catégories.

Les investissements de CDC dans le groupe Liquid Telecom montrent combien la création d’une infrastructure numérique attire les investissements de l'ensemble du secteur privé.

Liquid Telecom, le plus grand fournisseur indépendant de réseau de fibres, de centres de données et de technologies en nuage en Afrique équipe certaines des régions les plus isolées et les moins connectées du continent en haut débit. À ce jour, il a installé plus de 100 000 km de réseau de fibres optiques sur le continent africain (Chandy, 2021[3]). Les obstacles géographiques font partie des défis que Liquid Telecom doit relever dans les pays où le groupe est présent. Ainsi, l'internet est plus cher à Kinshasa, ville située en République démocratique du Congo (RDC) qu'à Brazzaville, au Congo, alors que la distance entre ces deux villes ne dépasse pas 4.8 km. Leur séparation par le fleuve Congo, deuxième fleuve au monde en débit et profondeur, qui rend le passage d’un câble en fibre difficile en est la raison. Liquid Telecom a utilisé une technologie optique innovante pour mener à bien ce raccordement, qui devrait permettre d’abaisser les coûts d’accès au haut débit de plusieurs millions de personnes (Chandy, 2021[3]).

Les investissements de CDC donnent un coup d’accélérateur au projet de raccordement par un réseau de fibres « du Cap au Caire » de Liquid Telecom et au développement des infrastructures en Afrique centrale et occidentale. En font partie des régions comme la RDC, qui ne dispose pas d’un accès au haut débit fiable et abordable. En 2020, des investissements supplémentaires ont soutenu le projet d’extension du centre de données panafricain de l’entreprise, dont l’objectif était de stimuler l'activité économique en réduisant les coûts et en permettant aux entreprises de stocker leurs données à un coût accessible.

Ces investissements permettent également de mobiliser de nouvelles sources de capitaux. Fort de son développement, le groupe Liquid Telecom est le principal partenaire africain des grandes entreprises technologiques mondiales, notamment Microsoft, Google et Facebook. Une émission de titres d’emprunt et un refinancement de créances ont récemment permis à Liquid Telecom de lever près de 800 millions USD à l’un des meilleurs taux observés sur les marchés émergents.

Outre les infrastructures technologiques, les investissements dans la transformation numérique aident les pays en développement à accélérer leur croissance économique et à connecter la population avec les emplois et les services.

Les entreprises faisant appel au numérique utilisent les technologies numériques pour accroître l’efficacité et l’accessibilité de leurs activités. Elles sont présentes dans de nombreux secteurs, comme le commerce, la logistique, l’inclusion financière, l’éducation et la santé, entre autres. En Inde, Loadshare (2021[4]) utilise les technologies numériques pour réunir des petites et moyennes entreprises de logistique au sein d'un réseau national. Les plus petites entreprises ont ainsi un meilleur accès au marché, ce qui stimule leur croissance et crée des emplois.

Quant aux entreprises « natives du numérique », les technologies numériques sont au cœur de leur activité : sans l’internet, leur activité s’arrête. iMerit est une société d'intelligence artificielle (IA) qui emploie 3 000 personnes en Inde et au Bhoutan. Les services d'étiquetage de données d'iMerit produisent des algorithmes d'IA, qui sont ensuite utilisés dans des domaines aussi variés que l'imagerie médicale ou l'atténuation des risques d'inondation. iMerit intègre dans ses effectifs numériques des personnes issues de milieux marginalisés. L'âge moyen des employés ne dépasse pas 24 ans, plus de la moitié sont des femmes et environ 80 % sont issus de communautés dotées de ressources insuffisantes (iMerit, 2021[5]).

Les entreprises de rupture font appel aux technologies numériques pour relever directement les défis liés au développement, comme l’amélioration de l’accès des agriculteurs aux financements et aux outils de résilience au changement climatique.

Les risques liés à des régimes climatiques imprévisibles revêtent une importance particulière dans les secteurs de l'alimentation et de l'agriculture. CropIn, un éditeur indien de logiciels spécialisés pour l’industrie agroalimentaire adopte une démarche pionnière pour renforcer la résilience des petits exploitants agricoles face au changement climatique. CropIn utilise des technologies comme les images satellites, l'IA et l'apprentissage automatique pour surveiller la santé des cultures, produire des analyses météorologiques, établir des prévisions de rendement et transmettre ces informations aux agriculteurs. Munis des informations nécessaires, les exploitants sont mieux à même de répondre aux effets du changement climatique. Selon certaines études, la résilience climatique augmente en moyenne chez 92 % des agriculteurs au cours de la première année d’utilisation de Cropln (CDC Group, 2021[6]).

Les entreprises comme CropIn sont par nature à haut risque et sont généralement créées par des chefs d’entreprise qui ont besoin de capitaux extérieurs pour développer leur activité. CDC investit dans la société CropIn dans le cadre de son portefeuille Catalyst Strategies, qui adopte une approche tolérante au risque en contrepartie d'un impact porteur de transformation. Cette flexibilité permet à CDC d’investir dans des modèles d’activités innovants à leur démarrage afin de développer des marchés naissants ou ayant auparavant échoué.

Un écosystème dynamique d’entreprises dans les marchés en développement est essentiel pour produire et développer des solutions novatrices face aux défis du développement. C'est pourquoi CDC soutient également l'écosystème des investissements de capital-risque, qui est généralement le premier apporteur de capital institutionnel aux créateurs d'entreprises. Cela suppose d’investir dans des fonds de capital-risque locaux et de co-investir ces fonds dans des entreprises prometteuses en phase de démarrage.

Qu'il s'agisse d'infrastructures numériques à grande échelle ou d'entreprises en phase de démarrage, les investissements dans le secteur numérique peuvent améliorer la vie des individus en apportant des solutions numériques aux problèmes insolubles du développement. Mais le déficit de financement de ce secteur rend crucial le rôle de divers acteurs, des investisseurs institutionnels aux entités de développement multilatérales. Compte tenu de l’ampleur de ce déficit, le financement du développement doit être associé à d'autres mécanismes, notamment les investissements d’impact, le financement concessionnel et l'assistance technique.

Les investisseurs commerciaux privilégient les modèles éprouvés et les entreprises bien établies. Pourtant, les économies en développement ont souvent besoin de nouveaux modèles pour faire face aux défis et au manque d'infrastructures comme l’électricité. En Afrique orientale, Poa ! Internet a déployé le Wi-Fi pour équiper en haut débit et connectivité à faible coût les régions défavorisées que les réseaux de fibre optique et les autres technologies ne peuvent pas atteindre. Si les IFD peuvent jouer un rôle en soutenant des modèles d’entreprises novateurs comme Poa !, la réticence des investisseurs commerciaux se traduit par un déficit de financement considérable dans la plupart des économies émergentes.

Les investisseurs d'impact peuvent s’impliquer davantage dans les investissements de fonds propres plus élevés que requiert les technologies numériques. Leurs investissements ciblent des avantages sociaux ou environnementaux mesurables en plus d'une performance financière et peuvent contribuer à combler ce déficit de financement. Mais selon les estimations du réseau GIIN (Global Impact Investing Network) seuls 3 % des investissements d’impact dans les marchés émergents concernent le secteur des TIC (Hand et al., 2020[7]). Les financements concessionnels ou les subventions ont également leur importance, et peuvent être alloués par diverses institutions, notamment les IFD et les fondations philanthropiques, afin de soutenir les entreprises qui testent des solutions numériques à l’impact potentiel important.

Selon les estimations du réseau GIIN (Global Impact Investing Network), seuls 3 % des investissements d’impact dans les marchés émergents concernent le secteur des TIC.  
        

Les investisseurs partent du postulat que les infrastructures numériques ne stimulent pas autant le développement économique que des secteurs comme l'énergie et les services financiers. Pourtant, les infrastructures numériques offrent des possibilités d’investissements à impact élevé. Elles sont un pilier fondamental d’une économie moderne et un moteur reconnu de croissance des entreprises.

Les investisseurs ont également tendance à croire que les infrastructures numériques n’ont pas besoin de capitaux d'impact car les capitaux privés suffisent à les financer en totalité. Mais les jeunes entreprises indépendantes jouent un rôle important dans le secteur et ont besoin de capitaux de démarrage qui, sur les marchés émergents, sont généralement apportés par les investisseurs d’impact.

Une dernière idée fausse est que les investisseurs d'impact n’engagent pas les investissements de fonds propres élevés qu’exigent les infrastructures numériques. Mais dans les faits, les investissements dans les infrastructures numériques ont un profil de risque-rendement prudent, plus proche des investissements traditionnels dans les infrastructures que des investissements de croissance types financés par des fonds propres.

Les financements concessionnels ou les subventions peuvent également être appropriés dans des situations susceptibles d’avoir un fort impact social, mais ils présentent un risque élevé, n’ont pas fait leurs preuves et leurs probabilités de rendement financier ne sont pas suffisantes pour attirer le capital-risque. Les financements concessionnels ou les subventions jouent un rôle dans les trois domaines – infrastructures numériques, entreprises natives du numérique et faisant appel au numérique, et entreprises de rupture – pour maximiser l'impact sur le développement. Il peut s’agir, par exemple, de l’essai d’une nouvelle technologie numérique ou du soutien apporté à une entreprise traditionnelle pour lancer un modèle numérique et toucher des clients auparavant mal desservis. CDC soutient ces efforts dans le cadre de CDC Plus, sa branche dédiée à l'assistance technique qui repère et crée des possibilités d'impact sortant du cadre des fonds propres récupérables.

La pandémie de COVID-19 a créé un besoin particulier de financement de cette nature compte tenu de la montée en puissance du numérique. Dans le secteur des soins de santé, par exemple, l’adoption du numérique permet de disposer d’outils d'autodiagnostic et d’accéder à la télémédecine lorsque le contact humain est limité. CDC a recours à l'assistance technique pour aider une société de soins de santé en Inde à accélérer le déploiement d'une plateforme de prise de rendez-vous médicaux en ligne et à lancer une nouvelle application pour évaluer les symptômes du COVID-19.

Il existe un potentiel considérable d’amélioration réelle de la vie des individus en investissant dans le domaine du numérique, qu'il s'agisse d'infrastructures numériques à grande échelle ou d'entreprises en phase de démarrage qui conçoivent des solutions numériques pour relever les défis complexes liés au développement. Compte tenu de l'ampleur du déficit de financement et des différents types de financement, il est capital que divers acteurs apportent leur contribution à ce secteur.

Références

[2] Banque mondiale (2021), World Development Report 2021: Data for Better Lives, Groupe de la Banque mondiale, https://www.worldbank.org/en/publication/wdr2021 (consulté le 3 novembre 2021).

[6] CDC Group (2021), The tech firm helping farmers weather a changing climate, https://www.cdcgroup.com/ (consulté le 22 novembre 2021).

[3] Chandy, A. (2021), Liquid Intelligent Technologies achieves 100,000 km of fibre, making them the largest independent network provider in Africa and other emerging markets, Liquid Intelligent Technologies, https://www.cassavatechnologies.com/liquid-intelligent-technologies-achieves-100000-km-of-fibre/ (consulté le 25 novembre 2021).

[7] Hand, D. et al. (2020), Annual Impact Investor Survey 2020, Glonal Impact Investing Network, https://thegiin.org/assets/GIIN%20Annual%20Impact%20Investor%20Survey%202020.pdf (consulté le 22 novembre 2021).

[5] iMerit (2021), site web iMerit, https://imerit.net/ (consulté le 22 novembre 2021).

[1] Katz, R. et F. Callorda (2019), The economic contribution of broadband, digitization and ICT regulation Econometric modelling for the Asia-Pacific region, Publications de l’Union internationale des télécommunications, https://digitalregulation.org/wp-content/uploads/D-PREF-EF.BDT_AP-2019-PDF-E.pdf (consulté le 22 novembre 2021).

[4] Loadshare (2021), Loadshare Networks, https://www.loadshare.net/ (consulté le 22 novembre 2021).

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