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  • En 1726, dans un texte en faveur des distillateurs, A Brief Case of the Distillers, Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé, écrivait : « Les distilleries, par la place qu’elles occupent aujourd’hui, sont l’une des activités les plus notables, et les plus intéressantes pour le public, qui soient menées en Angleterre. » Defoe voulait défendre les producteurs anglais d’alcool qui étaient alors confrontés à la concurrence de produits hollandais, en particulier avec le nouveau produit à la mode, « l’eau de Genièvre », qu’on appellerait bientôt « gin ». Les distillateurs anglais ont eu gain de cause et, très vite, le gin était partout, hommes et femmes buvant même ensemble en public pour la première fois. Les autorités ont vite regretté leur décision (de même que Defoe) et, pendant les vingt-cinq années qui ont suivi, le Parlement britannique a adopté non moins de cinq lois pour essayer de mettre un terme à ce qu’on appelait alors « la folie du gin » (Abel, 2001). La folie du gin est retombée dans les années 1750, encore qu’elle ait retrouvé une certaine vigueur au siècle suivant avec les « palais du gin » victoriens.

  • Présent dans la vie des sociétés humaines depuis, au moins, le néolithique, l’alcool est tout à la fois adoré et haï pour des raisons qui n’ont guère changé au fil du temps. Qu’est-ce que c’est que d’avoir trop bu ? À partir de quand peut-on parler d’ébriété ? Qui boit et dans quelles circonstances ? La réponse à ces questions dépend pour beaucoup de facteurs tels que la culture, l’économie et les normes sociales.

  • L’alcool tient une place tout au long de l’histoire de l’humanité – tantôt vanté, tantôt critiqué pour des raisons qui n’ont en grande partie pas évolué au fil du temps. La consommation d’alcool est associée à des effets à la fois positifs et négatifs pour la santé dont les réalités sous-jacentes sont rarement appréhendées de façon pertinente dans une perspective d’action publique. Lorsqu’elles le sont, elles révèlent que les effets positifs d’une consommation modérée méritent toute l’attention des décideurs publics, sans toutefois minimiser la nécessité de combattre la consommation nocive, notamment lorsque les autorités optent pour des politiques ayant une incidence plus forte sur la population générale que sur les plus gros buveurs uniquement. La consommation d’alcool est associée à une amélioration du bien-être social pour certains buveurs, mais également à une détérioration significative de ce bien-être pour d’autres gros buveurs et de nombreux abstinents. Les politiques de l’alcool sont un domaine de santé publique dans lequel l’action de l’État trouve une forte justification au plan économique, surtout en raison des effets nocifs pour les personnes autres que les buveurs, ainsi que des effets de dépendance à l’alcool. Ce chapitre présente une vue d’ensemble de certaines des principales conclusions des analyses de l’OCDE exposées dans le reste de l’ouvrage. Il étudie et cherche à expliquer les déterminants économiques de la consommation d’alcool, ainsi que certaines de ses dimensions culturelles, sociales et psychologiques.

  • Dans beaucoup de pays de l’OCDE, les niveaux de consommation d’alcool sont relativement plus élevés que dans d’autres régions du monde. La consommation annuelle moyenne d’alcool pur par habitant s’établit entre 9.1 litres (consommation recensée) et 10.3 litres (consommation non recensée incluse) dans les pays de l’OCDE, contre une consommation estimée à 6.2 litres (recensée et non recensée) au niveau mondial. Globalement, la consommation a légèrement diminué dans les pays de l’OCDE au cours des 20 dernières années, avec des baisses relatives très marquées dans certains pays, mais de nettes augmentations dans d’autres pays de l’OCDE ainsi que dans les grandes économies émergentes.

  • Aucune variable ne saurait à elle seule prédire la probabilité qu’un individu adopte à l’avenir tel ou tel comportement vis-à-vis de la consommation d’alcool. Les individus au niveau d’instruction et au statut socio-économique plus élevés sont davantage susceptibles de boire de l’alcool, mais les gradients sociaux diffèrent entre les femmes et les hommes en ce qui concerne la consommation dangereuse et la suralcoolisation épisodique. Dans de nombreux pays, les profils les plus susceptibles d’avoir une conduite d’alcoolisation à risque sont les hommes moins instruits au statut socio-économique inférieur et les femmes plus instruites au statut socio-économique supérieur. Toutefois, les habitudes de consommation des femmes ont fortement tendance à converger vers celles des hommes. La consommation excessive d’alcool est associée à une probabilité moindre d’occuper un emploi, un absentéisme accru au travail, une productivité et des revenus inférieurs, et un risque accru de provoquer des accidents ou des traumatismes sur le lieu de travail. En revanche, de nombreuses études établissent un lien entre une consommation d’alcool modérée et une meilleure réussite sur le marché du travail, bien que ces conclusions soient contestées par d’autres études en raison d’un éventuel biais de sélection.

  • Cette contribution a été préparée par Vladimi Poznyak et Dag Revke à partir d’un texte et de données provenant du Global Status Report on Alcohol and Health (OMS, 2014).

     

     

     

  • La cible des politiques de lutte contre les méfaits de l’alcool est quelque peu sujette à controverse dans le débat sur l’action à mener. Les tenants du point de vue classique de la santé publique affirment que les approches portant sur toute l’échelle d’exposition à un facteur de risque, y compris les personnes qui sont peu concernées ou ne le sont pas du tout, sont supérieures à celles qui visent uniquement les personnes très exposées. Toutefois, compte tenu des données d’observation qui attestent du meilleur état de santé de certains buveurs modérés, les bienfaits potentiels pourraient être perdus si les mesures prises devaient influer sur la consommation de cette catégorie de buveurs. Il s’agit d’une question de fond complexe devant faire l’objet d’appréciations d’ordre politique qui ne peuvent être portées qu’au niveau des pouvoirs publics de chaque pays.

  • L’industrie de l’alcool dépense chaque année des milliards de dollars pour essayer de créer des images de marque positives, améliorer la notoriété des marques et, au final, accroître ses profits. En 2012, la liste des 100 premiers annonceurs mondiaux d’Advertising Age incluait cinq producteurs d’alcool : Anheuser-Busch InBev, Diageo, Heineken, Pernod Ricard et SABMiller (Advertising Age, 2012). Des données sur la publicité indiquent que les entreprises ont dépensé environ 1.1 milliard USD en 2011 pour des publicités télévisées sur l’alcool pour les seuls États-Unis (WSJ, 2012). En 2007, les publicités télévisées sur l’alcool dans huit pays européens en 2007 représentaient environ 750 millions d’euros (de Bruijn, 2013). On estime que les dépenses consacrées à différents médias et autres formes de promotion commerciale sont encore plus importantes (Anderson et al., 2009 ; de Bruijn, 2013).

  • En 2012, les pouvoirs publics écossais ont voté une loi afin d’instaurer un prix unitaire minimum (PUM) pour l’alcool. La loi stipule que l’alcool ne doit pas être vendu à un prix inférieur à 50 pence (0.615 eurosTaux de change 1 GBP = 1.23 EUR, 29 mai 2014.) par unité d’alcool (une unité étant égale à 10 ml d’alcool pur). Cette loi n’a pas encore été appliquée en raison d’un recours juridique toujours en cours devant les tribunaux. L’État irlandais envisage aussi d’intégrer un PUM dans sa stratégie de lutte contre l’alcool. Les pouvoirs publics du Royaume-Uni ont organisé des consultations sur le PUM mais ont initialement envisagé d’instaurer une restriction concernant la vente à perte – interdiction de vendre de l’alcool au-dessous d’un prix équivalent au prix majoré des droits d’accise et de la TVA. Les droits d’accise sur l’alcool n’étant pas uniquement prélevés en fonction de la teneur en alcool, cette proposition se traduirait par une variation du prix le plus bas autorisé de 11 pence ou moins par unité d’alcool pour les cidres non gazeux à faible teneur en alcool à 42 pence par unité pour les cidres pétillants à forte teneur en alcool, les autres boissons alcoolisées se situant entre ces deux extrêmes (Home Office, 2014).

  • Le lieu de travail constitue un point d’entrée utile pour les interventions visant à lutter contre les problèmes liés à l’alcool et les méfaits associés. Il donne en effet accès à un large pan de la population en âge de travailler et peut permettre d’identifier les individus exposés à un risque accru de conséquences néfastes et à des contextes à haut risque. Pour les employeurs comme pour les salariés, s’attaquer aux problèmes liés à l’alcool sur le lieu de travail répond aussi à une logique économique.

  • Les politiques en matière d’alcool offrent d’immenses possibilités pour limiter les méfaits de l’alcool, améliorer la santé, renforcer la productivité, faire reculer les délits et les actes de violence et diminuer les dépenses publiques. La Stratégie mondiale de l’OMS visant à réduire l’usage nocif de l’alcool propose une liste de mesures envisageables fondées sur le consensus international, que l’OCDE a utilisée comme point de départ pour recenser un ensemble d’actions et les évaluer dans le cadre d’une analyse économique s’appuyant sur un modèle de simulation par ordinateur. Les actions évaluées dans trois pays – le Canada, la République tchèque et l’Allemagne – incluent des politiques de prix, des mesures de réglementation et d’application de la législation, des programmes d’éducation et des interventions sanitaires. Les résultats de l’analyse de l’OCDE montrent que l’on peut considérablement améliorer la santé par de brèves interventions dans le domaine des soins primaires, qui ciblent généralement les consommateurs d’alcool à haut risque, mais aussi par des hausses de taxes, qui concernent tous les consommateurs d’alcool.

  • La question d’un prix unitaire minimum (PUM) pour l’alcool a été inscrit à l’ordre du jour des politiques de santé d’un grand nombre de pays après la proposition, par les pouvoirs publics écossais, d’instaurer des prix minimums pour lutter contre la morbidité élevée et en forte croissance liée à l’alcool en Écosse. Cette mesure vise aussi la politique commerciale agressive des grandes chaînes de supermarchés qui proposent de l’alcool à des prix proches à leur prix de revient (droits d’accise et taxes inclus), ou inférieur à celui-ci, comme « produit d’appel » pour attirer les clients chez elles. Cette démarche reconnaît explicitement que les politiques de promotion de la santé les plus efficaces sont celles qui utilisent des approches axées sur l’ensemble de la population plutôt que celles qui ciblent uniquement ceux qui sont les plus exposés au risque (Rose, 1985).

  • Si les États ont d’excellentes raisons de vouloir lutter contre l’abus d’alcool, la conception et la mise en œuvre de mesures efficaces et consensuelles pose d’immenses difficultés. Les intérêts en jeu sont si puissants et si variés, et les points du vue si divergents que, jusqu’ici, c’est souvent l’inertie qui a prévalu. Pourtant, le temps semble désormais propice à l’action : de nouvelles données factuelles attestent des conséquences sanitaires et économiques de l’abus d’alcool et de l’efficacité des mesures prises pour lutter contre ce phénomène. Les voix de la société civile se font mieux entendre et les États acceptent davantage leur propre rôle dans les politiques de l’alcool en adoptant des mesures importantes à l’échelle nationale et internationale. Les données factuelles dont on dispose aujourd’hui, auxquelles le présent ouvrage contribue, constituent de solides fondations à partir desquelles pourront être élaborées des stratégies d’action globales et ambitieuses pour faire évoluer les normes sociales sur lesquelles se fondent de très anciennes habitudes de consommation nocive d’alcool. Les initiatives émanant des entreprises du secteur de l’alcool peuvent contribuer à lutter contre la consommation abusive dans le cadre d’un dispositif d’action impliquant plusieurs acteurs, à condition que la preuve de leur efficacité soit faite par des évaluations rigoureuses et indépendantes.